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Dégagements – La Tunisie un an après

mars 4, 2012

Définition obstétrique de dégagement : «Stade de l’accouchement où la tête du fœtus sort du corps de sa mère ». C’est bien dans ce moment de la révolution tunisienne que s’ancrent les œuvres présentées à l’Institut du monde arabe (IMA) jusqu’au 1er avril. Une révolution dont les artistes contemporains observent la tête autant qu’ils se demandent à quoi ressemblera le corps. 

Si les évènements de janvier dernier et ses conséquences sont au centre des problématiques traitées par les artistes exposés, ce n’est pas tant la politique elle-même qu’une scène contemporaine tunisienne vivace qui est à l’honneur.

L’idée de ce projet a été lancée par l’IMA en juin dernier, à peine six mois après la chute de Ben Ali, et c’est Philippe Cardinal, directeur de la communication de l’Institut qui a trouvé le titre «Dégagements-La Tunisie un an après  ». Ce titre exprime un réel parti pris : celui de sortir de l’enthousiasme des premières semaines au profit d’une distance critique, revendiquée par les deux commissaires de l’exposition, Géraldine Bloch (IMA) et Michket Krifa (commissariat extérieur).

La référence à l’inévitable slogan-massue « Dégage » subit donc une torsion volontaire, et cela a affecté de façon décisive les choix esthétiques effectués pour la formation du corpus d’œuvres présentées. L’idée de Géraldine Bloch était donc de se dégager de l’euphorie révolutionnaire, et de l’esthétique qui l’a accompagnée, d’autant que cela avait « déjà été bien fait par des gens très investis » (une exposition avait eu lieu à l’IMA du 19 au 29 mai 2011 organisée par le collectif de photographes « Dégage » 

Aboulaye Konaté, « Fruits de Tunisie, Bouazizi ».

Dégagements, c’est donc « un pas de côté possible », toujours selon de Géraldine Bloch, une tentative de prise de recul tout en donnant, à chaud, la parole à des artistes, ce qui peut sembler contradictoire. Mais, dans leur grande majorité, les œuvres exposées contournent le risque d’une trop grande empathie avec l’élan évolutionnaire par leur nature même, par les thèmes qu’elles abordent, et le dialogue qu’elles entretiennent entre elles. 

Comment décide-t-on de ce qui va être exposé, et de ce qui ne va pas l’être ? Les deux commissaires ont décidé d’exposer avant tout des artistes « autonomes », des individus dont la démarche n’est pas née avec la révolution. Cette dernière s’est bien sûr imposée comme un matériau très riche, un événement qu’il était difficile d’ignorer, d’autant que de nombreux exposants ont participé à cette révolution, dans les rues comme sur les barricades – à l’image du grapheur Sk-One qui faisait partie d’un comité de quartier. Acteurs de la révolution ou observateurs extérieurs (tous les artistes ne sont pas tunisiens et certaines œuvres datent même d’avant la révolution), les exposants donnent à voir un foisonnement de questions et de regards différents sur une période pour le moins complexe. C’est d’ailleurs ce qui, de prime abord, peut déstabiliser le visiteur qui pénètre dans la salle basse de l’IMA : l’ensemble semble disparate, les œuvres éloignées les unes des autres, et le propos général assez flou. Mais il ne faudrait pas s’arrêter à cette première impression. Alors, suivez le guide…

Une exposition en trois espaces.

Le premier est dédié à la révolution de Janvier, et à M’hammed Bouazizi, le vendeur ambulant qui s’était immolé par le feu le 17 décembre 2010 en un ultime geste de contestation, après la confiscation par la police de sa carriole de fruits et légumes. La juxtaposition des œuvres d’Abdoulaye Konaté (un nouveau drapeau liant le destin de la nation aux fruits de Bouazizi ), d’Ahmed Hajeri, de Nabil Saouabi, ou encore de Jellel Gasteli, permet de retrouver, par touches successives, les images et motifs qui ont poussé les révolutionnaires à agir.

Le deuxième est le lieu d’une réflexion sur la représentation, concrète comme mentale, du pouvoir, et de ses altérations : on y trouve les travaux de Nidal Chamekh (qui personnalise la « Sulta » de la psyché arabe -l’autorité- en une femme maigre dont les attributs vestimentaires indiquent la puissance), ceux de Hichem Driss (qui tournent autour de l’idée de souveraineté nationale, des portraits d’anonymes se substituant au portrait autrefois omniprésent de Ben Ali) ou encore la série d’Héla Lamine où le visage de l’ancien raïs, sculpté dans une tranche de pain, pourrit avec les années.

Nabil Souabi, « Le Peintre et les Bâillonnés ».

Le troisième espace, le plus étendu, traduit bien quant à lui le bouillonnement actuel devant « la » question qui taraude tout le monde: « Et maintenant? ». On ne trouvera pas ici de réponse simpliste à cette interrogation mais plutôt un nœud de joies, d’aspirations, de déceptions et de craintes devant l’avenir. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de cette exposition que de projeter le visiteur dans le flou et les incertitudes de l’élan révolutionnaire, dans la densité d’un évènement où chaque groupe, chaque individu, réagit en fonction de ses propres espoirs.

A cet égard la position du visiteur et de l’artiste sont proches : perdu au milieu de l’agitation révolutionnaire, chacun s’empare de ce qui le touche, de ce qui le frappe le plus. L’ensemble fonctionne comme une sorte de mosaïque d’œuvres aussi directement intimes et personnelles qu’elles sont indirectement politiques. L’éclatement des sensibilités se traduit aussi bien par la diversité des thèmes abordés que par celle des techniques utilisées -peinture, dessin, collage, photographie, vidéo, installations. Et le choix des commissaires de laisser les artistes écrire – ou ne pas écrire- les textes qui accompagnent leurs œuvres est particulièrement judicieux si l’on considère cette exposition comme un espace de libération de l’image et de la parole : que la visite s’achève sur un mur de la liberté d’expression ne relève évidemment pas du hasard. On trouve ainsi toutes sortes de légendes, du silence aux considérations proprement esthétiques, en passant par des textes de nature plus politique. L’exposition est un laboratoire, où chaque exposant part de son expérience pour livrer un témoignage, une hypothèse sur la Tunisie d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Les œuvres sont souvent extrêmement récentes. Certaines pièces, notamment « Le Peintre et les Bâillonnés »de Nabil Saouabi, ont été terminées à peine trois semaines avant l’ouverture de l’exposition.

« C’était le bon moment pour faire cette exposition. Un an après, c’est le temps des questions, et l’histoire est loin d’être bouclée », souligne Géraldine Bloch. « On est dans une période d’élaboration d’un nouvel imaginaire collectif national ».

Halim Karabibene, « Soldat #1, uniforme d’été ».

Même s’il semble y avoir un monde entre l’humour du chat (« Willis from Tunis ») aux répliques caustiques imaginé par Nadia Khiari et le mutisme des silhouettes féminines de Meriem Bouderbala, leurs travaux, comme ceux des autres artistes se recoupent par les questions qui y affleurent. En particulier celles de la cohabitation des communautés religieuses, de la place de l’islam politique et ses incidences sur la société, ou du rôle clé d’internet dans une révolution sans leaders. Parmi cette nébuleuse de questions, celle de l’avenir de la liberté d’expression – symbolisée par les branches-crayons d’Aïcha Filali – retient l’attention. La place de l’artiste au sein d’une société en pleine évolution est incertaine, et la conscience de cette instabilité transparaît clairement dans le tableau sus cité de Nabil Saouabi : on y voit le peintre nu dans son atelier, à côté d’une toile reprenant la célèbre image de Ben Ali au chevet de Bouazizi. Une nudité qui exprime bien à quel point l’artiste peut se sentir vulnérable face à des évènements politiques qui le dépassent.

L’envers de cette fragilité est la forte maturité politique dont font preuve les artistes, qui se battent avec leur propres armes, tels ces soldats improbables du comité populaire pour la protection du Musée d’art moderne et contemporain de Tunis (qui n’existe pas !), par Halim Karabibene. Ainsi défendent-ils à leur manière, un processus révolutionnaire inachevé, souvent récupéré, et désormais retiré des mains de ceux qui l’ont enclenché, les jeunes des villes et le peuple des régions rurales ( voir la série « Postcards from Tunisia » de Wassim Ghozlani) . 

Wassim Ghozlani, « Postcard from Tunisia ».

C’est un hommage très particulier, un « hommage iconoclaste » selon la formule de Géraldine Bloch, que « Dégagements » rend à la révolution tunisienne, en exposant ces artistes qui alimentent une réflexion politique tout en évitant le piège mortel de « l’art engagé ». Une exposition généreuse en idées, en couleurs. Allez -y et revenez  en parler ici !

Thomas Loupias

Le site de l’exposition : http://www.imarabe.org/node/4903

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