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«Ground Zero Mosque» : Retour sur une polémique

mars 14, 2012

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Joy Behar : Commençons par vous, Pam. Pourquoi êtes-vous opposée à ce point au centre ?

Pamela Geller : Je suis opposée à la mosquée de Ground Zero. Nous estimons que le projet est intolérant, qu’il est blessant pour les familles et l’Amérique qui a été attaquée le 11 septembre. Nous estimons qu’il aurait été peut-être plus approprié de construire un centre qui se serait consacré à effacer des textes coraniques l’idéologie violente qui a inspiré le Jihad, ou encore un centre dédié aux victimes des centaines de millions d’années de guerres jihadistes, d’asservissements de pays, d’annihilations de cultures et de massacres.

Joy Behar : Je crois comprendre qu’il ne s’agit pas exactement d’une mosquée, mais d’un centre communautaire, n’est-ce pas, Daisy ?

Daisy Khan : Oui, c’est un centre communautaire, avec un espace de prière à l’intérieur.

Joy Behar : Avec un espace de prière.

Pamela Geller : Un espace de prière est une mosquée. C’est une mosquée.

Échange tiré du Joy Behar Show, diffusé sur CNN le 26 mai 2010.

En décembre 2009, le quotidien The New-York Times fait officiellement part d’un projet de centre communautaire musulman, dans le quartier du Lower Manhattan. Conçu par Fayçal Abdul Rauf, imam et responsable associatif, son épouse Daisy Khan et Sharif Al-Gamal, investisseur immobilier, ce centre occuperait un ancien magasin de la chaîne de vêtements Burlington Coat Factory. Il se trouve que ces locaux sont situés sur Park Street, à deux pas du site des attentats du 11 septembre 2001. Le projet est resté inaperçu jusqu’en mai 2010, moment où il est examiné et approuvé par le Community Board local (équivalent d’un conseil de quartier). Cette décision a inévitablement attiré l’attention : en effet, l’approbation de ce projet par une instance officielle signifiait, au fond, sa prochaine mise en oeuvre. On a alors assisté à une campagne médiatique d’envergure nationale, qui a atteint son point culminant à l’été 2010 : articles, dossiers parus dans la presse, réactions individuelles ou associatives souvent par le biais de blogs sur Internet…Chacun a eu son mot à dire sur ce qui a été immédiatement labellisé comme « Ground Zero Mosque ». Initialement baptisé « Cordoba House », le centre a partiellement ouvert ses portes en septembre 2011 et fonctionne depuis, dans un espace situé au numéro 51 de Park Street – rebaptisé « Park 51 ».

« C’est à partir de cette mosquée que sera lancée la contre-offensive musulmane contre l’extrémisme. » Fayçal Abdul Rauf

Des réactions massives ont suivi l’aval du Community Board, et celles des opposants au projet nous renvoient à des enjeux qui dépassent le cadre du projet-même.

Ces réactions, aussi nombreuses et variées soient-elles, ont en commun d’établir un lien direct entre le projet de community center musulman et les attentats du 11 septembre 2001. Il y a la proximité géographique, qui localise le centre à quelques blocs de Ground Zero. Mais c’est surtout le fait d’une confusion initiale, qui aura des conséquences majeures : on a d’entrée de jeu présenté ce projet comme étant celui d’une mosquée – ce qui est une inexactitude. Si Park 51 inclut un espace de prière, cela n’en fait pas pour autant une mosquée à part entière. Comme la plupart des centres communautaires, ce prayer space n’est qu’une infrastructure parmi les nombreuses autres mises à la disposition du public ; Park 51 propose également des cours de sport, de cuisine, de calligraphie arabe ; de même, des expositions de petite taille sont organisées sur une base régulière.

Ces deux éléments se sont donc traduits par l’association des deux termes-clés auxquels ils renvoient respectivement, Ground Zero / Islam, ancrant d’emblée le projet Park 51 dans les domaines du symbole, de l’affect et de la polémique. Ce capital symbolique s’exprime tout particulièrement (et sans surprise) dans les divers surnoms qui ont été attribués au projet : « Ground Zero Mosque », « Victory Mosque », etc.

Ainsi, deux débats ont été engagés. Le premier nous renvoie à la question d’une mémoire du 11 septembre 2001 ; sur cette question, les opposants au projet se rejoignent sur l’idée qu’il serait moralement condamnable de construire un espace à coloration islamique aussi près de l’ancien site du World Trade Center. Ce jugement repose sur un amalgame implicite mais très courant, entre Islam et terrorisme. Les tenants de cette idée pourraient être divisés en deux groupes : d’un côté, les familles et les individus ayant perdu des proches dans les attentats, toujours engagés dans un processus de deuil. La plupart ne condamnent pas l’initiative en tant que telle, mais s’attardent plutôt sur l’aspect chronologique : l’argument principal est qu’il est encore « trop tôt » pour mettre en place un tel projet, et lequel est par conséquent « inapproprié ». Cet argument nous renvoie, de manière intéressante, au fait qu’il n’existe pas encore de  « mémoire du 11 septembre » à proprement parler ; dix ans après les attentats, nous sommes toujours en présence d’une mémoire en pleine construction, encore douloureuse. Le deuxième groupe se concentre non pas sur la temporalité du projet, mais sur sa « coloration islamique » ; c’est donc le projet lui-même, en tant que tel, qui selon eux ne devrait pas exister,car il est par essence insultant et provoquant : une « mosquée de la victoire », en somme, qui nargue les victimes du 11 septembre et les Américains en général. Ces réactions ont orienté le premier débat dans une direction confuse et généralisante : on a assisté à un glissement progressif,nous menant d’un questionnement de départ sur la légitimité de ce projet, à un débat sur l’Islam, son essence liberticide et la menace potentielle qu’il pourrait représenter pour les Etats-Unis, le tout sur fond de « choc des civilisations » et autres poncifs en vogue depuis une dizaine d’années. En d’autres termes, on a assisté à la fabrication d’une (nouvelle) « Question Musulmane », latente depuis le 11 septembre. Le groupe Stop ! Islamization of America  créé par les activistes Pamela Geller et Robert Spencer, est un bon exemple de cette politisation extrême du débat – qui n’est pas sans rappeler l’activisme du Bloc Identitaire français).

Cette deuxième catégorie d’opposants est politiquement et socialement plus hétérogène qu’on ne le croit : si elle compte de nombreux activistes républicains, voire d’extrême – droite affiliés au Tea Party Movement, elle comprend également des citoyens américains qu’on pourrait qualifier de « moyen », au comportement électoral aléatoire, pas nécessairement affiliés à un parti en particulier. Ces derniers constituent le gros des déçus  de la présidence Obama, ces « angry, white, men » qui se sentent délaissés au profit de minorités ethniques recevant des traitements de faveurs. Cette réaction à Park51 et ces propos sur l’Islam se font ainsi sur fond de retour de la « whiteness ».

Accrochage entre pro- et anti-« Park 51 »

Ce projet, les réactions -souvent démesurées- qu’il a suscitées, nous disent un certain nombre de choses sur l’évolution de la communauté musulmane américaine depuis le 11 septembre. Comme on l’a vu, Park 51 cristallise le malaise qui affecte les relations entre les musulmans américains et leurs concitoyens depuis le 11 septembre. Une atmosphère de suspicion s’est développée à l’encontre des Musulmans américains, et tout particulièrement des Arabes américains, suite à la politique intensive de ciblage dont ils ont fait l’objet au nom de la lutte contre le terrorisme (dont la mesure la plus célèbre reste le Patriot Act d’octobre 2001). Cette méfiance générale s’est également exprimée par de nombreuses agressions, physiques ou verbales, à l’encontre d’individus ou de commerces tenus par des Arabes ou des Musulmans. Mais c’est surtout auprès des médias qu’elle a trouvé un relais privilégié : ces derniers, (presse écrite, radio, télévision – en particulier la chaîne Fox News) sont devenus la tribune exclusive des préjugés anti-musulmans. Dans un pays où les médias ont un poids majeur (« le quatrième pouvoir »), cela n’est pas sans importance ; cela nous permet d’expliquer en partie la vigueur de l’opposition à Park 51, de même que l’orientation du débat vers l’idée d’une « question musulmane ».

On peut noter que les Arabes Américains sont particulièrement visés par ces discriminations, et qu’ils font souvent les frais de l’équation « Arabe = Musulman = terroriste », très répandue aux Etats-Unis. Cela peut étonner à plus d’un titre, dans la mesure où une grande partie de cette communauté, implantée en Amérique du Nord depuis les années 1880, est chrétienne (les premiers immigrants arabes étaient pour la plupart des Chrétiens du Levant). Les Arabes musulmans sont également nombreux, mais leur nombre n’a pris de l’ampleur qu’au cours de la seconde vague d’immigration qui a eu lieu après la Seconde Guerre Mondiale. On peut peut-être attribuer cette confusion entre Arabe et Musulman à une tendance, propre au système américain, à l’ethnicisation de ses groupes ; mais elle s’explique aussi par la politique menée par les États-Unis au Proche-Orient qui, d’une certaine manière, constitue le seul contact de beaucoup d’Américains avec le monde musulman. La figure du Musulman aux Etats-Unis est associée à celle de l’Oriental. La communauté musulmane est pourtant caractérisée par sa diversité ethnique (qui se traduit par une grande diversité d’intérêts), incluant aussi bien des Noirs Américains, des Arabes d’Afrique du Nord et du Proche Orient et des Asiatiques.

« Il n’y a pas d’Islam modéré (…), il y a différents degrés dans le fondamentalisme, mais le fondamentalisme, c’est l’Islam. » Pamela Geller.

Les préjugés anti-Arabes et Musulmans remontent aux années 1970, plus précisément au choc pétrolier de 1973 : les Arabes étaient ainsi présentés à l’Américain moyen comme un conglomérat de riches potentats, de « cheikhs » arriérés gardant jalousement leurs réserves de pétrole, privant ainsi les citoyens américains d’une ressource majeure. C’est à cette époque qu’on a forgé l’expression des  « trois B » : Bomber, Bellydancer, Billionaire . De ces « trois B », il reste aujourd’hui le « bomber », la figure du terrorisme ayant supplanté toutes les autres depuis le 11 septembre.

On peut ainsi s’interroger sur le sens et l’identité du projet Park 51 : que signifie-t-il pour la communauté musulmane, comment ses leaders y intègrent-ils la notion de mémoire du 11 septembre ?

On peut y voir une voie de sortie et un tremplin pour une autre forme d’intégration – le problème de la communauté musulmane américaine n’est pas son intégration socio-économique (qui est tout à fait positive) mais plutôt « symbolique » – et une autre identité musulmane et américaine, qui passe par une appropriation de la mémoire. Sur cette question, on a assisté à la fin de 2010 à des désaccords entre les leaders du projet. D’un côté, l’imam Rauf et Daisy Khan, qui voient ce centre comme une contribution de la communauté musulmane à cette mémoire et à cet héritage l’idée est que les musulmans ont eux aussi été touchés par le 11 septembre, qu’ils y ont perdus des proches et qu’en tant que citoyens américains c’est un droit et un devoir de participer au deuil national ; de l’autre côté, Sharif al-Gamal, qui choisit de se démarquer du 11 septembre et préfère y voir une initiative locale, un community center dans la plus pure tradition américaine, qui sert avant tout la communauté d’un quartier . Il n’est toutefois pas anodin que le modèle dont Park 51 se réclame soit celui du Jewish Community Center : au-delà du fait que c’est l’archétype même du « Community Center »1, il s’agit surtout de l’identification à une minorité issue de l’immigration qui a réussi à s’imposer dans l’espace social et politique américain en s’organisant communautairement et en se dotant d’institutions solides. De là, on peut voir Park 51 comme le signe d’une prise de conscience par les musulmans américains des défis qui les attendent. Un défi essentiel est la mise en place d’un fonctionnement communautaire stable: pour avoir un poids dans l’échiquier politique et social américain, il faut se constituer en véritable communauté, aux intérêts homogènes, et constamment négocier ce statut. Or, c’est bien ce qu’il manque à la communauté musulmane : la diversité ethnique qui la caractérise se traduit par une diversité d’intérêts antagonistes les Black Muslims, par exemple, se concentreront d’avantage sur les droits des Noirs Américains, tandis que les Arabes se focaliseront sur la politique américaine au Proche Orient.

Une identité maîtrisée et renouvelée apparaît également nécessaire ; elle passe par un leadership plus jeune, plus « laïc » (un Sharif Al-Gamal, par exemple, n’est pas un responsable religieux, mais bien un citoyen et entrepreneur) et plus « américanisé », c’est à dire rompu au système et aux valeurs américaines, nés et éduqués aux Etats-Unis. Elle passe aussi par la diffusion auprès du grand public d’une certaine image de l’Islam et des Musulmans : c’est pourquoi les leaders du projet insistent sur la nécessaire démarche pédagogique.

1 Endroit mis en place par une communauté ethnique ou religieuse donnée, mais dont les services et infrastructures –récréatifs, culturels, sociaux- sont destinés aux membres de toutes les confessions religieuses et de toutes les nationalités.

Sirine Mechbal

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