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Les autres balcons de Beyrouth

mars 14, 2012

Agence housemaids

Dans la plupart des immeubles libanais, les balcons des cuisines donnent sur une cour intérieure et communiquent entre eux. C’est le domaine des employées de maison.

J’ai passé l’année dernière à Beyrouth. Chaque jour à travers ma baie vitrée, j’apercevais des travailleuses domestiques, sur les balcons des immeubles d’en face. A mon réveil, elles étaient déjà là, à étendre le linge; et lorsque je fermais mes rideaux, même tard le soir, je pouvais encore deviner leurs ombres s’activer dans les cuisines. Ces femmes philippines, sri-lankaises, éthiopiennes, semblent infatigables. Qui sont elles ? A quoi peut ressembler leur quotidien dans ce pays dont elles ne connaissent que les arrières salles ?

Le Liban, pays d’économie libérale, est aujourd’hui ballotté dans les flots remuants de la mondialisation et personne ne s’étonne de croiser des visages étrangers dans les rues de Beyrouth. Ouvriers syriens dans le bâtiment, éboueurs soudanais, ou encore domestiques philippines : le sol libanais abrite près de 400.000 travailleurs migrants pour quatre millions de travailleurs nationaux. Reste que le pays du Cèdre n’a jamais ratifié les conventions internationales relatives aux populations immigrées, ce qui prive les travailleurs étrangers de toute protection légale en cas d’abus.

Les employées de maison vivent au domicile de leurs employeurs, et sont une population des plus vulnérables parmi ces travailleurs immigrés. Selon le ministère du Travail libanais, elles seraient entre 225.000 et 250.000 à vivre confinées dans l’espace privé, et à tout point de vue dépendantes de leurs employeurs. Même le Code du Travail les exclut de ses juridictions. Ce qui a fait des balcons beyrouthins de véritables parloirs, seuls espaces d’une liberté fragile pour ces femmes exposées à toutes formes de violences.

Intriguée par ces femmes, j’ai commencé à poser des questions à mes amies libanaises.

« Chaque soir, Surya se déplie un lit de camp dans la cuisine »

Avoir une « fille » n’est pas réservé aux plus hautes élites économiques, c’est un phénomène répandu dans les classes moyennes. Presque toutes mes amies en avaient une, au service de leur famille. La première fois que je suis allée chez mon amie Layal, j’ai été surprise par l’irruption de cette jeune asiatique qui nous a débarrassé de nos affaires et servi à manger. Quelques jours passés chez elle m’ont permis d’observer le rythme de vie de son employée, une népalaise de 21 ans. Levée à 7h, elle prépare le petit-déjeuner, puis passe la journée à faire le ménage de cet appartement luxueux, où les nids à poussières ne manquent pas. A minuit, elle est encore de service, et reçoit les recommandations de ses patrons. Depuis le départ du fils aîné à Dubaï, l’appartement dispose d’une chambre inoccupée. Mais chaque soir, Surya se déplie un lit de camp dans la cuisine. Je voulais parler avec elle, en savoir plus sur sa vie au Népal, ou encore connaître son avis sur ses conditions de vies, ici à Beyrouth. Mais la barrière de la langue limitait la conversation à des échanges de sourires. Nous avions le même âge, nous étions loin de nos pays, et je me sentais proche d’elle. Pourtant, malgré mes protestations, elle me servait. Elle ne s’asseyait jamais avec nous pour dîner. Après avoir débarrassé, elle mangeait les restes dans la cuisine. Un soir, Layal me parla d’elle: « Cela fait maintenant un an que Surya travaille chez nous. Elle a un contrat de trois ans. Au début, elle ne parlait pas un mot d’arabe. Puis, peu à peu, elle a appris et maintenant, elle comprend tout. Elle est très brave, elle travaille beaucoup et envoie tout son argent au Népal, pour sa famille. C’est une chance pour elle d’être ici. Là-bas, ils n’ont rien, c’est la campagne, ils vivent dans des cabanes. Même si son salaire est très bas par rapport au niveau de vie libanais, pour eux c’est beaucoup. »

Confiscation de passeport et enfermement

Les migrantes africaines et asiatiques entrent au Liban via des agences de recrutement. Elles sont choisies sur catalogue par des Libanais qui deviendront à la fois leur employeur et leur « kafil » (représentant légal sur le territoire). Les Libanais désirant employer une travailleuse domestique paient à l’agence une somme d’environ 1500$ (soit moins de 1200€) qui comprend le billet d’avion, les permis de séjour et de travail, la visite médicale et les frais d’agence. Du fait de ce système de la « kafala » (le système juridique qui encadre l’activité des domestiques au Liban), des flots de jeunes femmes étrangères arrivent chaque semaine à l’aéroport de Beyrouth. Leur passeport leur est directement confisqué, pour être remis à leurs employeurs. C’est une forme assez simple de garantie « anti-fuite ». Ces femmes remboursent billet d’avion et autorisation de séjour au Liban par la signature d’un contrat qu’elles ne comprennent souvent pas et qui les engage à travailler pour une durée variant entre un et trois ans chez le même employeur. Elles perçoivent un salaire mensuel de 100$ à 200$ (75 à 150€) selon leur nationalité, les Philippines se situant au haut de l’échelle, à l’opposé des Sri Lankaises et Népalaises. Mais quelque soit leur origine, il leur est interdit de sortir du domicile de leurs employeurs sans l’autorisation de ces derniers. Le nouveau contrat unifié, adopté par les autorités libanaises en 2009, fixe un temps de travail quotidien maximum de 10h et un jour de congé hebdomadaire. Mais en pratique, le temps de travail étant impossible à surveiller, les employées de maison restent soumises aux exigences variables de leurs employeurs. Dans une enquête réalisée en 2010 par l’association libanaise Kafa, 45,5% des 102 employeurs libanais interrogés affirmaient ne pas accorder de temps de repos à leur employée de maison. De même, dans une enquête que j’ai moi-même menée en 2011 auprès de 48 employées de maison, 54% déclaraient travailler plus de 10 heures par jour.

Pour rencontrer ces femmes, je me suis rendu à la fête de l’Union Africaine, dans des services religieux en Tagalog, Malgache, Anglais, ou encore dans des salons de coiffure africains, dans des ONG… Une rencontre en entraînant une autre, je passais mes dimanches à me promener dans des quartiers déconseillés par la plupart des Libanais. J’y ai rencontré les employées de maison les plus chanceuses, celles qu’on autorise à sortir seules durant leur jour de congé. J’y ai aussi croisé des fugitives, ou encore des travailleuses en free-lance qui, pour diverses raisons, sont parvenues à se soustraire au contrat (souvent au terme d’un premier ou deuxième contrat) pour retrouver leur indépendance. Elles partagent souvent de petits appartements insalubres dans des quartiers périphériques de Beyrouth et font des ménages à l’heure chez des particuliers.

Le « domaine » des employées de maison

J’ai croisé Cherlita pour la première fois sur les bancs d’une petite église où elle chantait à tue tête les chants de louange en anglais. Nous nous sommes rapidement liées d’amitié. Cherlita le sait, elle est privilégiée par rapport à ses compatriotes. Avec les augmentations dont elle a bénéficié depuis six ans qu’elle travaille chez de riches retraités, elle touche aujourd’hui 600$ par mois (environ 450€). Le rêve pour une employée de maison. Elle peut se permettre de n’envoyer qu’une partie de ses revenus à sa famille et peut utiliser le reste pour sortir ou faire du shopping le dimanche. Ses patrons l’autorisent à inviter des amies, et c’est pourquoi j’ai pu contempler la mer avec elle, depuis le balcon d’un appartement situé sur la corniche de Beyrouth. Nous quittons vite la grande salle à manger et ses porcelaines pour l’espace réservé à Cherlita, nettement moins spacieux. Nous entrons dans une petite cuisine où l’air est plein des parfums de plats typiquement philippins.

D’ici, nous ne voyons pas la mer, nous nous trouvons en vis-à-vis des autres appartements. Sur le petit balcon de la cuisine, se trouvent des produits et appareils ménagers. Cherlita dispose d’une chambre de 4m2. Dans la plupart des immeubles libanais, les balcons des cuisines donnent sur une cour intérieure et, communiquent entre eux. C’est le domaine des employées de maison. Depuis leur petit balcon, elles discutent les unes avec les autres, parlent leurs langues, rient de leur quotidien, s’entraident. Pour les employées interdites de sortie, la cour intérieure devient un espace d’expression et de liberté.

Alors que nous terminons notre repas, l’interphone sonne. C’est Rita, une voisine philippine de Cherlita. Elle est chronométrée par sa patronne qui ne lui laisse que deux minutes pour sortir les poubelles. Cherlita se presse dans la cuisine pour lui emballer les restes de notre festin. Rita a juste le temps de nous confier que sa « Madame est un tigre » et repart à toute vitesse.

Comparée à sa voisine, Cherlita est bien lotie : « Je peux voir le balcon des patrons de Rita depuis la fenêtre de la cuisine. C’est ainsi que je l’ai aperçu et qu’on a commencé à discuter en Tagalog, quand ses patrons étaient absents. Cela fait des mois qu’elle ne reçoit pas de salaire et elle a perdu beaucoup de poids depuis qu’elle est ici car ses patrons ne lui donnent pas beaucoup à manger. Parfois, elle se réveille à 6h du matin pour cuisiner un peu de riz avant que ses patrons ne se réveillent, mais elle ne peut pas le faire tous les jours, car sa patronne contrôle le niveau du sac de riz. J’essaie de l’aider en lui donnant de la nourriture. Je lui en lance sur le balcon ou, parfois, le dimanche, je laisse un sac de nourriture sur l’escalier de son immeuble qu’elle trouve quand elle sort les poubelles. »

Face aux obstacles qui empoisonnent leur existence, les « filles » de Beyrouth se montrent inventives pour s’approprier des espaces d’expression, se ménager des instants de liberté. Le système de « kafala » et la dureté de certains employeurs n’empêche pas une résistance discrète à l’âpreté du quotidien. Comme le dit Yay Marking, grande auteur philippine : « Ce qui se passe à l’intérieur de la tête de l’homme, voilà la vraie frontière, lointaine, libre et la plus difficile à conquérir ».

Une enquête de Pauline Jouvet.

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