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Adel Hakim : « Je travaille sur des textes anciens, comme s’ils venaient d’être écrits »

mars 21, 2012
© Bellamy

Adel Hakim – © Bellamy

Rencontre avec Adel Hakim, metteur en scène d’Antigone au Théâtre des Quartiers d’Ivry.

 « Le théâtre des quartiers du monde », l’heureuse formule est employée par Adel Hakim pour nous présenter le théâtre des Quartiers d’Ivry dont il est codirecteur. Depuis vingt ans, il y monte des pièces venues de loin, des « périphéries » de l’Occident. Lui qui travaille avec des troupes étrangères, traduit des pièces de Shakespeare et adapte des textes anciens, ne peut se passer de rencontres. Du Kirghizistan au Yémen, en passant par plusieurs pays d’Amérique du Sud, le metteur en scène a fait de nombreuses tournées à l’étranger. Son travail en France n’est finalement pas si différent. Son objectif : amener les spectateurs français à la rencontre d’un autre théâtre et par là provoquer l’étonnement, ébranler les idées reçues et les stéréotypes. Aujourd’hui c’est Antigone de Sophocle qu’il met en scène, jouée en langue arabe par le Théâtre national palestinien.  

La pièce commence dans une heure et demie, mais Adel Hakim accepte de nous rencontrer au café du théâtre. La rumeur de la discussion des comédiens, accoudés au bar, nous parvient, ponctuée de rires et de plaisanteries.  La question qui nous brûle les lèvres est d’emblée celle de l’adaptation.  Comment faire, au juste, pour prendre des pièces d’époques révolues, de pays lointains et faire en sorte qu’elles soient comprises du public ? Adel Hakim recule devant le mot adaptation. « Lorsque je travaille sur des textes anciens comme ça,je les utilise comme s’ils venaient d’être écrits. Je me dis : en quoi ce texte parle d’aujourd’hui ? » Puisqu’il monte Antigone avec des comédiens palestiniens, c’est la réalité palestinienne qui est prise en compte. Adel Hakim va jusqu’à dire que « tout le spectacle est une espèce d’hommage à Mahmoud Darwich », le grand poète palestinien, dont on entend la voix dans le spectacle. Elle déclame Sur cette terre, poème qui rappelle les liens entre la réalité palestinienne et Antigone : le rapport à la terre, les sacrifices et l’honneur que l’on doit aux morts. 

Mais ce n’est pas pour autant que le metteur en scène laisse de côté la structure de la pièce originale. Dans l’adaptation d’Adel Hakim, on trouve les mêmes types de personnages, dans les mêmes rôles. Mais il va plus loin dans le respect de l’esprit du tragédien grec. Sophocle a fait un théâtre « très élaboré et très littéraire, mais très accessible en même temps. » Populaire et littéraire donc : pour nous, ces aspects paraissent parfois difficilement conciliables. Comment Adel Hakim a procédé pour les conserver ? Après un moment d’hésitation, il reprend. Il y a d’abord cette question de la langue ; pour lui « le fusha (la langue arabe littéraire, ndrlrejoint bien l’esprit de Sophocle »,dont le lyrisme ne rend pas le propos grandiloquent. Pour cette raison, la traduction du Grec ancien vers l’Arabe est primordiale. Après avoir lu la traduction de Taha Hussein qu’il trouve « trop ampoulée, trop emphatique », Adel Hakim retient celle de Abd el-Rahmane Badawi, le grand existentialiste égyptien. Ensuite, c’est la « très grande similitude entre l’univers des Grecs anciens, des Grecs modernes et des Palestiniens » qui fait que l’esprit de la pièce de Sophocle est compris aisément par le public palestinien. « C’est la méditerranée. C’est le même type de tragédie. » 

Antigone serait donc une Palestinienne ? Mais il n’y pas d’occupant, pas d’Israélien. Dans cette absence qui éblouit tous ceux qui s’attendaient à voir le conflit transposé sur scène, quelle grille de lecture adopter ? Un petit rire échappe à Adel Hakim. « Je ne voulais pas qu’il y ait de clés de lecture du conflit régional. » Par cette omission, Adel Hakim a libéré le peuple palestinien de son occupant, lui a donné une vie propre et évite de lui imprimer des définitions en creux. Il concède que dans la lutte fratricide qui déchire les Labdacides peut apparaître une illustration de la confrontation entre partis politiques palestiniens. « Etéocle et Polynice, c’est le Hamas et le Fatah. » Mais le parallèle s’arrête là. Nous pensons alors à Créon, qui ressemble par son entêtement aux dictateurs arabes tombés l’année dernière. « C’était pendant les révolutions arabes, aux mois d’avril et mai 2011, qu’on a créé le spectacle, donc, la référence directe, c’était celle-là. » Les comédiens ont même joué certaines des scènes en s’inspirant des révoltes arabes. Dans la confrontation avec son père Créon, Hémon rappelle à Adel Hakim « la nouvelle génération se révolte contre un système établi, [qui] prend en main [son] destin, ou [sa] mort. » Il nous raconte aussi comment Hussam Abu Eisheh, qui incarne Créon, s’amusait lors des répétitions à prononcer son discours à la manière de Hosni Moubarak, de Khadafi, ou de Bachar al-Assad. Mais la portée de l’œuvre ne se borne pas aux frontières du monde arabe, et la dénonciation que fait Adel Hakim n’épargne pas les politiciens français. « Ce sont tous des Créons. Lorsque je vois Sarkozy avec ses tics, cest Créon. » Dans le mépris qu’ils portent à l’égard des pauvres, dans la stigmatisation des immigrés, il y a là des injustices profondes. « Ce que font les Indignés, et ce que fait Antigone, c’est la même chose. » Tous deux résistent à des formes d’oppression et tous deux invoquent des principes supérieurs à ceux de la cité pour légitimer cette résistance. « Au fond, les droits de l’homme, les Grecs les appellent les lois divines. »

Le registre utilisé est des plus politiques. Mettre en scène cette pièce est donc un acte politique ? Le sens de l’engagement de Adel Hakim est, en tout cas, très clair : « Montrer les Palestiniens sous un autre jour que le jour de la guerre, du conflit, sous le jour artistique et culturel. » Cette mission d’« amener aux gens des choses qui sont plus éloignées » se trouve au cœur de son travail de metteur en scène et de directeur de théâtre. Pour ce faire, le Théâtre des Quartiers d’Ivry intervient régulièrement dans les écoles et organise autour d’Antigone des projections, rencontres et lectures. Ce qu’il recherche à travers cette démarche, c’est le dialogue, qui n’est possible que si le spectateur est amené à réfléchir et prend un certain plaisir à cela.

Adel Hakim affirme que « toujours, dans le théâtre, il y a une dimension politique ». Il évoque le théâtre commercial et les blockbusters hollywoodiens, qui donnent aux spectateurs exactement ce qu’ils s’attendent à voir. « C’est conservateur. Ça conserve les valeurs » précise-t-il au sujet de ces productions qui n’ont rien à gagner en dérangeant le public. S’il est possible de réaliser des productions de bonne qualité en restant dans cette logique de gain, Adel Hakim est catégorique : « l’art est nécessairement subversif, sinon ce n’est pas de l’art, sinon c’est de la recette, de l’entertainment. » Quand on fait un travail subversif, dérangeant il y aura toujours ceux qui y adhèrent et ceux qui rejettent le propos, mais pour ce metteur en scène, ça fait partie du métier. Il pense à Pier Paolo Pasolini, grand artiste italien, dont l’œuvre protéiforme ne laisse personne indifférent. « Pour moi, c’est peut être la figure intellectuelle et poétique la plus importante de notre époque […] il fait le lien absolu entre la poésie et l’engagement dans la cité. » C’est bien ce lien entre art et politique que questionne aujourd’hui le metteur en scène, comme l’avait fait avant lui le poète palestinien Mahmoud Darwich. « Cest un très grand poète qui arrive à lier justement une situation contextuelle avec une expression poétique magnifique »

Les voix chantantes des acteurs coupent momentanément la conversation : « Happy Birthday to you…. »Avant de les rejoindre, Adel Hakim nous les montre d’un signe de la main et s’exclame, en souriant : « Vous voyez. Ce sont de gens normaux ! »

Evan Fisher

Entretien réalisé par Evan Fisher et Iza Zmirli

Voir aussi la critique de la pièce : Antigone de Palestine, renaissance de la tragédie

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2 commentaires leave one →
  1. Simon permalink
    mars 22, 2012 9:51

    Merci pour cet article/entretien passionant et très enrichissant ! Les deux articles proposés donnent vraiment envie d’aller voir la pièce.
    Je suis seulement un peu dubitatif sur deux citations d’Adel Hakim, à commencer par celle qui évoque la « très grande similitude entre l’univers des Grecs anciens, des Grecs modernes et des Palestiniens », en appelant à une hypothétique unité méditerranéenne anhistorique. J’ai tendance à penser que les 2500 ans séparant ces sociétés ont quelque peu changé la donne, que ce soit du point de vue des sciences & techniques, des systèmes politiques, des religions ou du quotidien des individus. Cela dit, je trouve très intéressant le projet d’Adel Hakim, qui semble très réussi (je n’ai pas vu la pièce).
    Quant à son hypothèse « Au fond, les droits de l’homme, les Grecs les appellent les lois divines », je pense que c’est une erreur d’interprétation (je parle bien sûr ici en simple amateur). A mon avis, les « lois divines » nient fondamentalement la possibilité de droits qu’auraient les hommes.
    Quant au geste d’Antigone, il faut le resituer dans la continuité de la légende d’Oedipe, comme le fait d’ailleurs Iza Zmirli dans son article : « La malédiction qui pèse sur la famille des Labdacides, et à laquelle n’échappe pas Antigone (…) ». Dès lors, est-il la manifestation d’un droit consubstantiel aux hommes, ou ne prolonge-t-il pas plutôt les malheurs de Thèbes en sacrifiant de nouvelles victimes aux dieux -aux lois divines ?

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