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Antigone de Palestine, renaissance de la tragédie

mars 21, 2012
Crédit photo Nabil Boutros

Crédit photo Nabil Boutros

Antigone nous est familière, et en même temps si étrangère. Le sacrifice de la fille d’Oedipe pour honorer la sépulture de son frère n’est plus qu’un vague souvenir enfoui dans nos mémoires de collégiens, au point que nous avons oublié la puissance de ce personnage. Il fallait la comédienne Shaden Salim et le Théâtre national palestinien pour nous faire redécouvrir la tragédie de Sophocle sur la scène du Théâtre des Quartiers d’Ivry jusqu’au 31 mars. Peut-être a-t-il aussi fallu ce subtil déplacement opéré par la mise en scène d’Adel Hakim pour nous inviter à réfléchir à la modernité de ce texte et à sa portée universelle. C’est là tout le talent du metteur en scène et des acteurs qui actualisent la pièce sans l’enfermer dans une modernité superficielle.

Difficile a priori de faire le lien entre la tragédie grecque vieille de 2500 ans et la situation palestinienne d’aujourd’hui. Pourtant, comment ne pas être troublé par les similitudes entre la dimension politico-religieuse de la pièce et celle de la Palestine actuelle? La malédiction qui pèse sur la famille des Labdacides, et à laquelle n’échappe pas Antigone, nous rappelle les tourments d’ un peuple de génération en génération. Antigone, dont les deux frères se sont entre-tués pour le pouvoir, est déterminée à rendre les honneurs mortuaires à son frère Polynice en dépit de l’interdiction de son oncle Créon, nouveau roi de Thèbes. La lutte fratricide, le rapport sacré à la terre et le sacrifice au nom de lois supérieures agissent ici comme un faisceau de résonances avec la réalité palestinienne. Le mur comme toile de fond et principal élément de décor vient renforcer cette impression en rappelant l’enfermement d’une population.

Pourtant, les spectateurs qui s’attendent à une transposition du conflit israélo-palestinien seront déçus. Le choix de la pièce de Sophocle ne sert pas ici d’alibi à une évocation maladroite du conflit. La beauté de la langue arabe, les fulgurances des comédiens, le caractère hypnotique du décor et de la musique du Trio Joubran, suffisent à nous éblouir. Voilà la réussite de la mise en scène: parler de la Palestine en l’émancipant de son corollaire israélien, du conflit auquel les médias la relient, en lui restituant une existence propre. A ce titre, l’irruption dans la pièce de la voix du poète palestinien Mahmoud Darwich récitant le poème Surcetteterre résonne avec une émotion particulière.

La mise en scène évite également le piège d’une représentation folklorique et figée. Elle nous donne à voir une Palestine contemporaine, une Palestine jeune, à l’image de Shaden Salim incarnant sous son sweat à capuche et sa robe courte une Antigone forte, enfantine, féminine et tragique. Une Palestine à l’image de ce mur à la fois cloison et interface lumineuse grâce à ses interstices évoquant les moucharabieh. De ce mur quasi-organique, fait de renfoncements mobiles, se dessine une Palestine mouvante, d’ombres et de lumières. C’est là que se situe la modernité de la mise en scène. Non par le recours à des références sociales et politiques directes mais plutôt par des analogies poétiques toutes en nuances et en contrastes qui offrent au spectateur un vaste champ d’interprétations.

Entreimaginairesetreprésentations,lapiècecommeunprisme

Derrière son pupitre de dirigeant moderne, Créon, auto-proclamé roi de Thèbes après la mort d’Etéocle et Polynice, revendique dans son discours la légitimité du pouvoir. Les airs affectés de Hissam Abu Eisheh, magistral sous les traits de Créon en complet propret et sans pli, nous rappellent la comédie du pouvoir de dirigeants déchus et chassés récemment par la rue. Difficile de ne pas penser à un Moubarak, Kadhafi ou Al-Assad devant l’obstination d’un homme paranoïaque, sourd aux conseils de son entourage et à la volonté du peuple. Lorsque Créon revient enfin sur sa décision de condamner Antigone, il est déjà trop tard. Son propre fils, impuissant à infléchir sa sentence, a préféré mourir que de voir l’injustice perpétrée par son tyran de père. Cette résonance troublante avec l’actualité des révoltes arabes déborde le cadre palestinien. Les thèmes intemporels et universels du texte sophoclien sont ici réaffirmés par la mise en scène qui dévoile un réseau particulièrement riche de correspondances et d’images.

Antigone nous plonge tout d’abord dans un univers méditerranéen. Les lamentations des deux sœurs devant les cadavres de leurs frères enveloppés d’un linceul retentissent comme un écho aux pleureuses grecques, arabes ou siciliennes. Mais une représentation en chasse une autre. A cet imaginaire méditerranéen suggéré par la mise en scène, s’intercale une représentation occidentale de la femme arabe que le personnage d’Antigone vient faire voler en éclat. Symbole de lutte et de résistance, la figure d’Antigone jouée par une Palestinienne brise ici l’image de la femme arabe souvent associée à une forme de passivité voire de soumission. Preuve en est, l’interprétation de la jeune Shaden Salim, petit bout de femme impressionnante de force et de vigueur. La comédienne joue avec luminosité le passage de l’adolescente effrontée en sweatshirt à la figure tragique en longue robe d’une blancheur virginale et mortuaire. Du cadre palestinien, émerge un prisme de références et de correspondances aux frontières temporelles et spatiales décloisonnées. Antigone est grecque et palestinienne, arabe et méditerranéenne, d’hier et d’aujourd’hui.

Réactiver la tragédie

Cas assez inédit sur les scènes françaises, la pièce est entièrement jouée en Arabe littéral traduit du Grec par Abd El-Rahmane Badawi. Les surtitres en français se concentrent quant à eux sur l’essentiel de l’intrigue. Cette version épurée permet ainsi au spectateur francophone et/ou arabophone de se laisser porter par les sonorités de la langue arabe qui apportent une nouvelle couleur au texte. Le déplacement linguistique, parce qu’il induit une perception neuve de la tragédie, renouvelle ainsi son sens. Le glissement d’une langue à une autre agit comme un changement d’angle révélant une image sous un autre jour.

Au-delà du texte et de l’expression verbale, le langage corporel tient une place toute aussi importante et son expression dans la pièce nous renvoie aux sources de la tragédie. Face aux cadavres de leurs frères, les corps d’Ismène et d’Antigone, qui se balancent au rythme d’une transe lancinante, nous font songer aux cérémonies qui entouraient le culte de Dionysos, fonction originelle de la tragédie antique. La musique tout aussi indissociable de la tragédie grecque est ici convoquée par les trois frères palestiniens du Trio Joubran. Les variations du ‘oud (luth oriental) accompagnent le cours inflexible de la tragédie et ses rythmes obsédants s’accordent avec la tension croissante d’un destin qui se resserre comme un étau sur les personnages.

Les principes et les thèmes de la tragédie sont également réactivés. Le caractère implacable du destin s’illustre dans la pièce par un habile et puissant parallélisme entre la scène d’exposition et la scène finale, qui vient boucler, comme elle a commencé, une tragédie dont on connaissait déjà la fin. De plus, Sophocle ayant vécu l’avènement de la démocratie athénienne, la question du pouvoir dans la cité est profondément inscrite dans son œuvre. Cette question, toujours d’actualité dans le monde arabe comme en Occident, affleure tout au long de la pièce. Le tour de force de la mise en scène est donc d’avoir gardé intact le texte tout en en extrayant son incroyable modernité. Par un décor minimaliste et la sobriété des costumes, la pièce revient aux fondamentaux du texte et de la tragédie.

D’un bout à l’autre de la pièce, la tragédie d’Antigone se déroule sous nos yeux comme pour la première fois. A la sortie du théâtre, de nouveau dans les rues d’Ivry, le retour à la réalité ne parvient à chasser les notes entêtantes du ‘oud, l’allure grave et lumineuse d’une jeune fille conduite à la mort dans un univers peuplé d’échos d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et de là-bas. Ce soir nous avons rencontré Antigone.

Iza Zmirli

Plus d’infos  sur le site du Théâtre des Quartiers d’Ivry:

http://www.theatre-quartiers-ivry.com/

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2 commentaires leave one →
  1. blogusmachine permalink
    mars 25, 2012 2:56

    Très heureuse de lire cet article car j’ai vu la pièce hier et j’ai été touchée exactement de la même façon! J’ai particulièrement adoré la subtilité avec laquelle les éléments de résonance entre le texte et la Palestine nous parviennent. Notamment le poème de Darwich associé aux luths du Trio Joubran, je suis allée chercher le poème en rentrant et en voici les 2 dernières phrases : « On l’appelait Palestine et on l’appelle désormais Palestine. Madame je mérite, parce que vous êtes ma dame, je mérite de vivre. » La phrase faisant allusion à la Palestine n’a pas été « surtitrée » pendant le spectacle, pour dire encore une fois la finesse de cette mise en scène. « Voilà la réussite de la mise en scène: parler de la Palestine en l’émancipant de son corollaire israélien, du conflit auquel les médias la relient, en lui restituant une existence propre. » c’est tout à fait ça!

Trackbacks

  1. Un texte ancien, comme s’il venait d’être écrit « DESORIENT

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