Skip to content

« My Land » par Nabil Ayouch : Croiser les Histoires, un pas vers le dialogue israélo-palestinien?

mars 27, 2012

« C’est pas simple. C’est pas simple de voir que quelqu’un paye le prix pour que je vive dans ce paradis ». Ces mots sortent difficilement. Ce sont ceux d’un jeune homme, Shai Nori, habitant de Sasa, dans le Nord d’Israël, kibbutz fondé sur les ruines d’un village arabe dont la population avait été expulsée par les forces israéliennes au moment de la guerre de 1948 – « Nakba » (« catastrophe ») pour les uns, « guerre d’indépendance » pour les autres. Shai Nori vient de regarder une interview de ceux qui vivaient sur les terres où il a grandi, avant la création du kibbutz. Assis dans l’herbe face aux montagnes sauvages de Galilée, il voit ces visages d’hommes et femmes âgés qui parlent de leur village et des oliviers, il entend ces voix sortir d’un monde de béton et de câbles électriques, les camps de réfugiés palestiniens au Liban.

Faire parvenir aux oreilles de jeunes Israéliens, qui vivent dans des lieux dont il connaissent très peu l’histoire, les récits de Palestiniens qui s’y trouvaient avant de fuir ou d’être expulsés vers des camps de réfugiés : voilà le pari du documentaire de Nabil Ayouch, qui est une invitation à « faire le pas » vers l’autre. Et le résultat est poignant : raconter l’histoire de cette terre à travers des parcours individuels, faire se croiser les paroles d’individus palestiniens et israéliens, c’est oser enterrer le manichéisme.

Nabil Ayouch est allé dans les grands camps de réfugiés au Sud Liban pour rencontrer ces témoins de moins en moins nombreux de l’exode de 1948. Ils sont filmés chez eux, dans des intérieurs exigus, parfois à la limite du taudis, et tous parlent d’une maison spacieuse qu’ils avaient, d’une nature riante qui les entouraient, d’ un âge d’or lointain, où il suffisait de se reposer sur sa terre pour être heureux. Ces gens sont des déracinés, ils semblent se sentir d’avantage chez eux dans les souvenirs de leur jeunesse, parfois idéalisée, que dans ces camps où les perspectives d’avenir pour leurs enfants et petits enfants sont relativement inexistantes. Si My land donne la parole à ces réfugiés dont les témoignages sont saisissants, surprenants parfois, ce documentaire est particulièrement éloquent pour les réactions suscitées chez les jeunes Israéliens, mis face à face avec les images de cet autre.

A chaque rencontre, Nabil Ayouch demande à ses interlocuteurs israéliens, ces « jeunes auxquels il manque la mémoire » selon les mots du documentariste, s’ils savent quelque chose de l’histoire de l’endroit où ils vivent. La réponse se résume généralement à : « Je crois qu’il y avait un village arabe…mais je ne sais pas trop ». Cela en dit long sur la façon dont les jeunes générations en Israël sont encore imprégnées à l’école, ou à l’armée, de cet ensemble de mythes fondateurs forgés au temps de Ben Gourion, selon lesquels  Eretz Israël  était « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Mais les réactions des jeunes Israéliens ne vont pas toutes dans le même sens. Confrontés à cette triste réalité, souvent refoulée, du destin des Palestiniens, à travers les récits individuels de ces personnes dont ils n’avaient qu’une idée très vague – quand ils en avaient une – , certains jeunes semblent mal-à-l’aise, voire ébranlés de reconnaître que la création de l’Etat d’Israël a eu un prix pour les populations arabes ; à l’image de Shai Nori, qui dit timidement être prêt à accepter le retour des anciens habitants. A l’inverse, certains préfèrent ne pas laisser de place en eux à toute forme de compassion, avec l’arrière-pensée que « si tu doutes, c’est fini » comme le dit sèchement un jeune un jeune homme en haut d’une colline que des bédouins lui dispute.

La peur comme motif. C’est bien la peur de perdre la terre, ou de devoir la rendre un jour, qui semble crisper particulièrement les jeunes Israéliens, pour lesquels cette terre est une terre-refuge pour les Juifs du monde entier. Plus profondément, dans les réactions les plus brutales de certains Israéliens, affleure l’impossibilité de reconnaître le malheur qu’ont connu ces Palestiniens : les comprendre, et accepter leur histoire, c’est déjà ouvrir la porte à d’éventuelles concessions que tous ne semblent pas prêts à accepter. A travers ces réactions, qui vont de la compassion au déni de réalité, ce documentaire révèle bien les contradictions présentes au sein d’une société israélienne globalement réticente à admettre l’existence d’une tragédie palestinienne par crainte que cela ne menace sa propre survie. Une angoisse sourde mène à ce refoulement, à cet aveuglement inconscient ou assumé, sur l’Histoire de l’autre, comme sur son existence actuelle.  Ce n’est pas autre chose que disait l’écrivain israélien David Grossman, quelques mois avant la première Intifada, dans Le vent jaune (1987) alors qu’il visitait le Jardin d’enfants de Deheisheh ( camp de réfugiés en Cisjordanie, Sud de Jérusalem) :

Pour l’instant, ce sont de petits enfants du jardin d’enfants. Ils sont là bruyants, joyeux, et, après un effort soutenu – nécessaire à tout étranger, à tout Juif, et à tout Israélien en particulier-, je commence à distinguer les uns des autres, leurs visages, leurs voix, leurs sourires, leurs caractères, et même la finesse et la beauté de leurs traits. Ce n’est pas facile. Cela exige de moi un investissement d’énergie, parce que moi aussi je suis entraîné à voir les arabes à l’envers, avec cette vision brouillée grâce à laquelle il m’est plus facile ( à moi seulement?) d’affronter leur présence réelle. Il faut que je fasse le contraire : que je pénètre au plus vif de la crainte et de ma répugnance, et que j’apprenne à regarder en face les Arabes invisibles, à affronter cette réalité oubliée.

Entendre la voix de l’autre et essayer de comprendre son Histoire est pénible, dérangeant, voire inadmissible, mais c’est un enjeu décisif dans la perspective d’un dialogue entre Palestiniens et Israéliens. Et le documentaire d’Ayouch a le mérite d’être un pas, certes discret, dans cette direction.

Thomas Loupias

LA BANDE-ANNONCE:

Voir également l’interview de Nabil Ayouch sur le site du film

ACCUEIL

Publicités
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :