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Les voies difficiles de la jeunesse algérienne

avril 10, 2012

L’Algérie post-coloniale a connu en 30 ans des bouleversements considérables, sur fond d’explosion démographique et de croissance urbaine. Aujourd’hui, la population de cette Algérie est urbaine à 67%[1], et elle est jeune. Constantine, troisième métropole algérienne, avec plus de 60% de sa population âgée de moins de 35 ans[2], apparaît comme un exemple éloquent.

Malgré une bureaucratie algérienne réputée immobile et figée, des gens s’investissent bel et bien pour développer des projets éducatifs et sociaux destinés aux jeunes. C’est le cas de l’équipe de l’Office des Établissements de Jeunes (ODEJ), à Constantine, que j’ai rencontrée en janvier 2012 lors d’un voyage d’étude en Algérie. L’ODEJ est une institution publique dont l’action mérite d’être connue. Rattachée au Ministère de la Jeunesse et des Sports de la République algérienne, ses actions s’apparentent à une forme de politique publique qui a pour objectif de renforcer le lien entre le jeune de Constantine et son environnement, au moyen d’un véritable programme pédagogique. Son but est d’aider les jeunes à meubler leur temps, à trouver leur place au sein de la société algérienne actuelle, mais aussi à réfléchir au rapport qu’ils entretiennent avec le passé, avec l’histoire de leur pays et de leur ville. Depuis février dernier, par exemple, dans le cadre du projet Les millénaires de Constantine en son et en image, les jeunes de la « ville des Rochers » peuvent participer à des sorties sur des sites historiques, à des tables rondes et à des conférences, organisées chaque mois autour d’un thème différent : géologie et histoire de l’urbanisation de la ville, sa composante ethnique, les traditions et les croyances des populations qui l’ont habitée à travers les âges, le legs oral, les savants de Constantine, l’art et l’artisanat traditionnel… Ce qui permet aux générations montantes d’appréhender les 2 500 ans d’histoire de l’antique Cirta.

Mais l’action de l’ODEJ ne se limite pas qu’à des initiatives culturelles ; c’est bien davantage du point de vue social que son rôle paraît déterminant, dans une ville qui compte près de 600 000 jeunes pour un million d’habitants. Si l’ODEJ entend les aider à comprendre leur histoire, elle les assiste concrètement, au quotidien. Ouverte à tous, cette maison des jeunes accueille des jeunes désœuvrés, aussi bien que des jeunes à la recherche d’un soutien pour concrétiser leurs projets universitaires et professionnels. « S’ils veulent créer une entreprise, s’ils ont du mal dans leurs études, on les aide » nous expliquent trois membres de l’équipe. Ils mentionnent à plusieurs reprises, – mais sans plus de détails -, une question particulièrement importante, à savoir la drogue et ses conséquences sur les jeunes.

L’ODEJ lutte contre les problèmes liés à la drogue, phénomène assez répandu chez les jeunes défavorisés de Constantine, et d’Algérie plus généralement[3]. L’équipe nous déclare que la fréquentation de l’ODEJ est importante pour eux, en insistant sur le fait que, parmi ceux qui viennent les voir, il y a « beaucoup de jeunes filles ». Pour eux, la scolarisation des jeunes filles en Algérie (où près de 50% des étudiants sont des étudiantes) est un enjeu capital au sens où elle permet une meilleure visibilité des femmes dans l’espace public, lesquelles peuvent ainsi apparaître comme de véritables acteurs au sein de la société. L’action de cette institution est donc multiforme : elle essaie de soutenir les jeunes, dans leur quotidien, dans leurs démarches, mais aussi d’influer sur les représentations collectives.

Lors d’une conférence donnée à Alger, j’ai eu l’occasion d’entendre le professeur Daho Djerbal[4] parler du rapport que les jeunes Algériens pouvaient entretenir avec leur passé récent comme avec la colonisation. Selon lui, beaucoup de ces jeunes n’ont jamais rencontré d’Européens, dont ils n’ont qu’une idée « virtuelle ». Leur rapport avec leur passé ne peut être serein, puisqu’ils apprennent une histoire stéréotypée, ce qui pousse Daho Djerbal à parler d’une « crise de la pensée ». La jeune génération ne se définit pas aujourd’hui par un rapport à son passé ; ce qui la préoccupe, c’est « l’offre et la demande ». La véritable question que se posent les jeunes reste selon lui : « Comment s’inscrire dans ce jeu de l’offre et la demande ? » ou plutôt « Comment profiter de cette manne pétrolière ? ». Il y a une sorte de désintérêt pour les enjeux politiques, hier si importants, mais accaparés par un petit nombre de dirigeants depuis l’indépendance.

Aux yeux des nationalistes, cette indépendance représentait un immense espoir : le « départ de l’autre » était synonyme de libération, en vue d’une nouvelle société plus juste et plus égalitaire. Mais les luttes fratricides qui ont eu lieu lors de la mise en place de l’État Algérien et les bouleversements successifs au sommet du pouvoir ont largement battu en brèche cette utopie.

Les jeunes se demandent aujourd’hui où les a mené cette indépendance, dont on fête le cinquantenaire en juillet prochain ? Que reste-t-il de cette extraordinaire aspiration qui avait poussé leurs parents ou leurs grands-parents à lutter pour l’indépendance ? A quoi a servi ce combat ? Tout ce qu’ils peuvent constater c’est que la population ne profite pas des 180 milliards de créance de la rente pétrolière, qui reste aux mains de l’État, autrement dit d’une oligarchie militaire. Dans ce pays très jeune, où les décideurs continuent de privilégier une économie de rente, les moins de 30 ans représentent 72% des chômeurs, un seuil explosif. Les Français sont partis, mais les Algériens semblent encore colonisés par ceux qui les gouvernent. C’est contre cela que le peuple s’est soulevé en janvier 2011, lors de ce qui a été nommé par les autorités « les émeutes de l’huile et du sucre » – ce qui était une façon d’évacuer la dimension politique de ces rassemblements. Les jeunes sont en révolte, et les pères en échec. Mais parler d’une Algérie immobile, figée, serait inexact, ce pays est en pleine évolution : la société algérienne est dynamique, et marche souvent hors des voies tracées par un régime autoritaire qui continue de détenir le monopole de l’initiative politique. Et la jeunesse n’y est pas pour rien.

« Tout menace de ruine un jeune homme (…) il est dur à apprendre sa partie dans le monde » écrivait Paul Nizan en 1931 dans Aden Arabie, et cette phrase résonne aujourd’hui quant à la situation difficile dans laquelle se trouvent les jeunes Algériens : d’où le rôle central que jouent des institutions comme l’ODEJ, qui essayent de palier les carences éducatives, d’aider à l’insertion économique et professionnelle de ces jeunes, afin qu’ils puissent contribuer pleinement au développement national.

Lina Soualem.

Pour en savoir plus, le site de l’ODEJ de Constantine, en français et en arabe : http://odej25.e-monsite.com/


[1] Données de la Banque Mondiale pour l’Algérie : http://donnees.banquemondiale.org/pays/algerie

[2] Données du recensement général de la population et de l’habitat de 2008.

[3] Rapport du Centre national d’Études et d’Analyses pour la population et le développement (CENEAP), mars 2011.

[4] Maître de conférences en Histoire à l’Université d’Alger-Bouzaréah, professeur invité de l’Institut d’Études Politiques de Paris et de l’Université de Princeton aux États-Unis. Depuis 1993, il est le directeur de la revue NAQD d’étude et de critique sociale. NAQD, fondée en 1991, est une revue périodique publiée en arabe et en français et diffusée principalement au Maghreb : http://www.revue-naqd.org/doc/index.html

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