Skip to content

Le poids du clientélisme : une continuité des pratiques politiques au creux du printemps arabe ?

avril 20, 2012

Derrière les dynamiques et bouleversements politiques apparents que connaissent certains pays du monde arabe aujourd’hui, certaines structures demeurent : c’est le cas des réseaux clientélistes tissés par les autorités, et utilisés comme des outils pour gouverner, contrôler la société. Bien que des démocraties représentatives se mettent en place sur les ruines de régimes dictatoriaux en Egypte, ou encore en Tunisie, la question de la nature du pouvoir reste posée : les nouvelles autorités ne font-elles pas appel aux mêmes opérateurs de pouvoir que les régimes précédents pour gouverner ? D’où la nécessité de mettre en lumière le poids déterminant des réseaux clientélistes dans les pays arabes – révolutionnés ou non -, qui a souvent été posé comme une constante culturelle au-delà des institutions politiques. Et garder à l’esprit cette donnée trop souvent éludée est cruciale pour qui tente de saisir, de comprendre les évolutions politiques et sociales.

  Par Juan Ignacio Castien Maestro 1

Au cours de la dernière année, le monde arabe nous a réservé d’agréables surprises. Peu de fois dans l’histoire, nous avons assisté à une vague révolutionnaire comme celle qui, depuis, parcourt d’un bout à l’autre cette région. Les comparaisons n’ont pas manqué. Certains parallélismes tels que la chute des régimes staliniens en 1989, en Europe de l’est, ou les bouleversements qui ont affecté le continent européen depuis la Révolution Française, en 1830, 1848 et 1917-1919, nous viennent encore à l’esprit. Toutes ces comparaisons sont intéressantes et il ne fait aucun doute que de nombreuses études leur seront consacrées dans les années à venir. Si tous ces événements historiques ont quelque chose en commun, s’il existe un élément nous autorisant, d’une certaine manière, à les comparer, c’est bien leur nature expansive, leur capacité à dépasser les frontières des différents États, en s’étendant telle une tache d’huile. Or, ces taches ne se répandent généralement pas de manière uniforme. Elles inondent certaines zones alors qu’elles en esquivent d’autres, ou les atteignent beaucoup plus tard et de manière moins virulente. Ainsi en a-t-il toujours été par le passé. Les révolutions de 1830 et de 1848 ont renversé, dans chacun des cas, le monarque français en place, mais elles n’ont pas eu le même effet dans le reste de l’Europe. De même, le succès des bolcheviques en Russie n’a pu être transposé en Allemagne et en Hongrie, et une révolution aussi spectaculaire que celle que connut la France n’a pu se reproduire. La rapidité et la force des évènements liés à la chute du bloc soviétique sembleraient être l’exception à cette règle. Or, il est vrai qu’en Asie et à Cuba, des régimes très similaires à ces derniers ont subsisté, tant bien que mal, jusqu’à aujourd’hui. Compte tenu de tous ces précédents, nous sommes en droit de penser que les modèles égyptien et tunisien ne se reproduiront pas nécessairement dans les pays voisins. Certes, les soulèvements en Libye ont dégénéré en guerre civile, suivis d’une intervention extérieure. Mais, dans d’autres pays comme le Yémen, le Bahreïn et plus encore la Syrie, l’opposition se poursuit après plusieurs mois d’un combat dont l’issue reste encore incertaine, tandis que dans d’autres pays la contestation a été, dès le début, assez faible et plus facile à contrôler. La tache d’huile est, par conséquent, loin d’être uniforme et continue. Dès lors, quelles en sont les causes ?

Si l’on choisit de simplifier, nous pouvons dire que tout processus révolutionnaire est un combat entre deux camps dont le résultat final dépendra de leur pouvoir respectif. La force avec laquelle l’opposition fait pression est essentielle, tout comme la capacité du régime à la supporter. En réalité, ces deux variables sont interdépendantes. La force de tout mouvement d’opposition découle de son habileté à recruter de nouveaux partisans, en les extirpant, pour la plupart, du régime auquel il s’oppose. Et vice versa. Les différents processus révolutionnaires dans le monde arabe illustrent bien ce principe. Ainsi, Ben Ali et Moubarak, le moment venu, se sont retrouvés pratiquement seuls. La clameur de leurs opposants était assourdissante, alors que leurs partisans semblaient s’être volatilisés. Même leurs propres dispositifs de sécurité avaient fini par les abandonner, craignant de se voir embarqués dans une bataille qu’ils pourraient perdre, ou affectés, dans une certaine mesure, par les changements politiques et culturels qui touchèrent le reste de la société. Cet abandon des vieux dirigeants ne s’est cependant pas produit ailleurs. Que cela plaise ou non, les dirigeants de Libye, du Yémen, de la Syrie et d’autres pays ont gardé le soutien d’une partie significative de leur population. Ce soutien, même relatif, les a dotés d’une certaine capacité de résistance et les a aidés à maintenir, dans une certaine mesure, la loyauté de leurs forces de répression. Ceci s’est traduit par un sentiment de toute-puissance du groupe dirigeant, au risque d’assumer les conséquences dramatiques d’une répression plus féroce que jamais. Certes, en Libye et au Yémen cela n’a servi qu’à prolonger un peu plus l’agonie et faire que le prix en vies humaines de la transition, qui devait arriver d’une manière ou d’une autre, soit encore plus élevé. C’est ce qui va probablement se passer en Syrie. Or, le fait d’opter pour la violence à l’état pur n’est pas forcément le seul choix possible ni, bien entendu, le plus intelligent. Il peut arriver aussi qu’en ayant une plus grande marge de manœuvre et de temps, un processus de réformes contrôlé soit entrepris, en cédant quelque peu, tout en essayant de préserver les aspects fondamentaux du système. Ceci semble être la voie choisie récemment par le régime marocain.

Chaque réponse doit nous amener à nous poser une nouvelle question, plus ambitieuse. Il ne suffit pas de constater que certains régimes semblent faire preuve d’une plus grande solidité que d’autres. Il convient également de tenter d’en expliquer la raison. Or, comme il n’existe pas réellement une seule et unique raison mais plusieurs, il conviendra de se concentrer sur les plus importantes. Si les différents régimes arabes ont tous quelque chose en commun, c’est bien leur nature clientéliste, pour ne pas dire tout simplement « mafieuse ». Quelle que soit leur orientation – monarchique, républicaine, de gauche ou de droite – ils partagent tous cette caractéristique. Tous, sans exception, ont un dirigeant qui se trouve placé au centre d’un réseau d’échanges de faveurs, réseau qui investit l’ensemble du tissu social. En utilisant ce réseau à son profit, le leader arrive non seulement à s’enrichir de manière indécente, mais il obtient également la loyauté d’une infinité d’individus et de collectifs. Ces derniers, de leur côté, ont besoin du réseau clientéliste pour survivre, ou du moins, pour prospérer, renforçant par là-même la position du dirigeant en place, devenant en quelque sorte ses complices. Ce clientélisme est aujourd’hui le principal fléau des sociétés arabes, mais il l’est aussi dans bien d’autres. Il s’agit d’un système qui condamne à la marginalisation ceux qui n’ont pas de « relations », et qui détourne les ressources nécessaires au développement de l’économie nationale, devenant ainsi le principal obstacle à une modernisation réelle et efficace. C’est ainsi que l’on peut voir les révolutions arabes, qui se sont d’abord définies par leur rejet de l’oppression politique et de l’appauvrissement massif , comme des soulèvements dirigés contre ce clientélisme généralisé, principal responsable de cette exclusion politique et sociale, et par conséquent, comme une lutte de la majorité sociale pour se libérer de cette camisole de force.

Or, si ce clientélisme à grande échelle est une tragédie partagée par tous ces pays, les modalités à travers lesquelles il se présente ne sont pas partout les mêmes. Ces disparités nous permettrons peut-être de comprendre la différence de force existant entre ces régimes. L’étude de ces différentes formes de clientélisme pourrait ainsi nous apporter quelques clés explicatives très prometteuses. Deux hypothèses méritent, à ce sujet, d’être vérifiées avec une attention particulière.

La première concerne la relation entre modernité et clientélisme. Il semble raisonnable de penser que les sociétés les plus avancées dans le processus de modernisation sont également celles dans lesquelles le clientélisme est plus difficile à supporter. (Le fait que les sociétés modernes ont davantage besoin de rationalité technique n’a rien d’anodin). La rationalité moderne requiert, pour subsister, un minimum de méritocratie et elle exige aussi un minimum de gestion efficace. Il n’est donc pas étonnant que le clientélisme soit vécu d’une manière particulièrement douloureuse par la population et qu’il doive être condamné avec dureté, en tant que réalité injuste, devant être bannie à tout jamais. Ce qui, avant, était perçu comme plus ou moins « naturel » est aujourd’hui motif de scandale. De ce point de vue, il n’est pas surprenant que la révolution ait triomphé aussi facilement en Tunisie et en Égypte, des pays dont le niveau de modernisation, sous certains aspects, est plus qu’évident. Alors que la victoire tarde à arriver, là où perdure un plus grand archaïsme social.

Notre seconde hypothèse concerne, en revanche, les différentes manières dont les dirigeants ont su gérer ce système clientéliste. Alors que la proposition antérieure faisait référence à des réalités plus structurelles, cette dernière nous amène au contraire à nous centrer sur les différentes stratégies permettant de se mouvoir au sein d’une structure sociale déjà donnée. Parfois, le manque d’habileté, dans le maniement des réseaux clientélistes, peut les affaiblir. Cela arrive là où le monopole des ressources, aux mains d’une minorité, devient « excessif » aux yeux des intéressés. Ces derniers se sentent ainsi spoliés. Le soutien au réseau clientéliste ne serait donc plus rentable pour eux. Comme dit le proverbe : « l’avarice perd tout en voulant tout gagner ». Les exemples tunisiens et égyptiens semblent à nouveau illustrer, à la perfection, ce processus autodestructeur. Un « bon patron » clientéliste doit savoir se modérer, voire même distribuer ses faveurs parmi un nombre suffisamment large de personnes et secteurs de la société. Telle semble être la leçon que n’ont pas su tirer les autocrates de ces deux pays. Leur connaissance du terrain s’est vue sérieusement affectée par l’aveuglement dictatorial de leur régime. Les dictatures obligent les personnes à acquiescer et à faire bonne figure et rendent le mécontentement en gestation plus difficile à déceler, détruisant la possibilité de le freiner à temps. Les gouvernements personnalistes perpétués, comme ceux qui affectent le monde arabe, finissent bien souvent par mener ce processus jusqu’à son point ultime. Bien souvent, la dégénérescence du système se produit parallèlement à celle de son principal dirigeant, vieilli, prisonnier de son propre narcissisme et isolé de la réalité par une cohorte d’adulateurs, l’empêchant en fin de compte de remédier à la situation.

Mais les dangers inhérents à une mauvaise gestion du clientélisme ne s’arrêtent pas là. De la même manière qu’une cupidité démesurée finit par dégrader un tel réseau, il ne semble pas non plus recommandable que ces réseaux soient trop exclusifs et que trop de personnes en soit écartées. Une discrimination excessive peut devenir contreproductive. Il est du moins nécessaire que les exclus ne partagent pas la même identité, de façon à pouvoir créer une force d’opposition. C’est cependant ce qui se produit dans une bonne partie du monde arabe. À partir du moment où le contrôle monopolistique de l’État se trouve aux mains de certaines familles, ou de certaines confessions religieuses, ceux qui répondent à d’autres appartenances peuvent plus facilement organiser leur ressentiment en tant qu’exclus. Les exemples de l’Iraq de Saddam Hussein ou de la Syrie de Bachar Al-Assad en sont bien illustratifs. Mais ils ne sont pas les seuls. Il en va de même lorsque l’État affiche une orientation idéologique très marquée et marginalise aussi ceux qui ne la partagent pas. Peu importe que cette orientation soit séculariste ou religieuse, moderniste ou conservatrice. Au bout du compte, les divisions issues du choix d’une affinité ou d’une orientation idéologique particulière se transforment en une frontière entre ceux qui sont inclus dans le système d’échanges informels, et ceux qui en sont exclus. Nous nous trouvons, par conséquent, face à des régimes se fabriquant sans cesse de nouveaux ennemis qu’ils ne pourront peut être plus, un jour, tenir à distance.

Face à ce prototype aussi répandu, le régime marocain apparaît comme une sorte de modèle alternatif. Ce qui le caractérise avant tout, c’est la revendication d’un clientélisme plus inclusif, capable d’intégrer au sein de ses réseaux un plus grand nombre de secteurs sociaux. Le nord du pays et surtout le Rif ont, il est vrai, souffert d’une forte exclusion, à tous les niveaux. Or, cette discrimination n’a pas atteint le même niveau que dans d’autres États de la région. Et, avec l’arrivée du nouveau monarque, une réconciliation relative s’est produite, avec les anciens sujets levantins ; ce qui n’est pas encore le cas de la population sahraouie. En ce qui concerne les différents acteurs sociaux et politiques, la capacité d’intégration est aussi évidente. En près de vingt ans, une bonne partie de la gauche nationaliste, autrefois très combative, a pu être domestiquée tout comme, plus récemment, une partie de l’islamisme (au gouvernement). Grâce à toutes ces opérations d’ingénierie politique, le système a réussi à coopter différents secteurs parfois opposés. Leur affrontement semble même être un bienfait puisque le Monarque est celui qui, en dernière instance, se doit de s’interposer entre les uns et les autres, en exerçant le rôle d’arbitre et en concédant, à chacun, un morceau du gâteau que lui et son entourage continuent de distribuer. Cette capacité d’intégration permet une plus grande tolérance sur le plan idéologique, la répression étant seulement réservée aux adversaires incorrigibles. Or cela ne fait pas du Maroc une démocratie, ni même un pays embarqué dans une transition démocratique au style nouveau, comme on le prétend bien souvent. Il s’agit tout simplement d’un clientélisme à la base plus large, qui satisfait plus de secteurs et d’acteurs et qui est en mesure de mieux entendre et de répondre à certaines des demandes de la société. Un clientélisme aussi vaste requiert un certain éclectisme idéologique. Face au totalitarisme de certains pays voisins, où l’option pour une idéologie déterminée, quelle qu’elle soit, a entraîné une politique d’imposition forcée de cette dernière, nous nous trouvons ici face à une certaine imprécision doctrinale, avec une idéologie officielle plutôt confuse et contradictoire, mais ayant la vertu d’offrir à chacun une partie de ce qu’il recherche. C’est pour cette raison que le régime marocain joue parfois la carte du modernisme et dans d’autres celle du traditionalisme. Et c’est aussi pour cette raison que la personne dirigeante réussit à se servir de plusieurs légitimités à la fois, en se présentant, selon le contexte, comme commandeur des croyants, monarque constitutionnel, chef militaire ou leader modernisateur et défenseur de la justice sociale. En agissant ainsi, il multiplie ses points d’appui. Ce qui confère au système une souplesse dont certains de ses voisins sont dépourvus. C’est sans doute pour cela qu’il s’est confronté, et ce dès le début, à un niveau de contestation interne beaucoup plus faible et surtout beaucoup moins exigent. Puisque, plus qu’un changement radical, ce sont certaines réformes qui lui ont été réclamées. Dans ces circonstances, le régime pourrait très bien réussir à canaliser le mouvement de protestation, en faisant des concessions, sans pour autant aller trop loin. À moins que, bien entendu, la mobilisation issue de la base reprenne du souffle et surtout augmente en intensité. Ce qui reste encore à voir.

1 Professeur à la Faculté de Sciences Politiques et de Sociologie de l’Université Complutense de Madrid.

Traduit de l’Espagnol par Adnan Mechbal.

ACCUEIL

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :