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Juan Ignacio Castien Maestro : « Il y a un idéal plus égalitaire et démocratique qui se heurte au clientélisme »

avril 22, 2012

Juan Ignacio Castien Maestro, professeur à l’Université Complutense de Madrid, a répondu pour DesOrient à quelques questions en rapport avec ses travaux sur le clientélisme. 

Leer la versión original (español).

1° Syrie, Jordanie, Liban, Tunisie, Égypte, Libye, Algérie, Maroc : autant de situations diverses et différents degrés dans la nature des régimes clientélistes. De quelles façons sont structurés les réseaux clientélistes dans les différents pays ? À quelles échelles de la société les retrouve-t-on ? Qui sont les intermédiaires -officiels mais surtout officieux- du pouvoir au sein de la société ?

Juan Ignacio Castien Maestro : Il est très difficile de généraliser, et il faudrait réaliser davantage d’études sur le terrain. Cependant, il y a des différences nettes. Dans des pays comme la Syrie et le Liban, le clientélisme s’entrelace surtout avec les différences confessionnelles.

Il arrive la même chose en Jordanie et en Libye avec les différences tribales. De cette façon, on peut parler dans ces cas-là de clientélisme confessionnel ou tribal. Il s’agit d’un clientélisme qui se développe entre des personnes qui partagent une identité collective commune, par opposition à d’autres de leurs concitoyens. De toutes façons, on pourrait dire que la relation entre le clientélisme et ces identités et solidarités collectives est une relation dialectique. Bien sûr, elles se renforcent entre elles, mais en même temps elles se contredisent. Le clientélisme suppose l’existence de hiérarchies, et donc d’inégalités, ce qui peut fragiliser ces identités partagées. De plus, les réseaux clientélistes peuvent fonctionner en intégrant des gens d’identités différentes ou en faisant s’opposer des gens d’une même identité, ce qui complexifie la situation. De là, la dynamique politique et sociale non plus ne peut s’expliquer uniquement par ces identités génériques. Il faut affiner l’analyse. Des pays comme l’Algérie, le Maroc, l’Égypte et la Tunisie sont relativement plus homogènes de ce point de vue. Dans leur cas, nous sommes confrontés à un clientélisme qui est, d’une certaine manière, plus inclusif, bien qu’évidemment les différences ethno-régionales pèsent beaucoup. Mais il semble que ces pays font preuve d’une meilleure capacité pour articuler ces différents réseaux entre eux. Dans le cas du Maroc, notamment, on observe une capacité évidente pour articuler les différents réseaux clientélistes dans un tout qui dépasse les divisions doctrinales et régionales, en faisant du Monarque un arbitre entre les différentes factions qui s’opposent. Là réside, sans doute, un des secrets de la stabilité du régime.

De plus, ces réseaux ont un évident caractère « inter-classes ». Ils traversent de haut en bas la pyramide sociale, liant entre eux des gens de différentes strates sociales. De là aussi son ubiquité. Souvent, si cela reste souterrain dans la réalité, les petites corruptions qu’on observe au quotidien entre les gens normaux ne sont rien d’autre que le dernier maillon d’une chaîne de corruptions à l’œuvre dans les niveaux sociaux plus élevés. Par le biais de ces réseaux s’établit donc une série de connexions officieuses entre les puissants et les plus humbles.

2° Comment s’exprime concrètement cette gestion de la société au moyen du clientélisme ? Quelles formes cela prend-il ? Quels sont les acteurs principaux ?

Le clientélisme recouvre une grande partie de ce qu’on entend généralement par « corruption ». Ses manifestations sont diverses. Elles s’expriment par la nécessité de recourir aux « contacts » pour trouver du travail, pour pouvoir ouvrir un commerce, ou simplement pour que les autorités ne te fassent pas de mal. Évidemment, ce clientélisme implique surtout les oligarchies qui dominent les secteurs public et privé. Mais une part importante de la population se trouve également impliquée dans ces réseaux, bon gré mal gré. On pourrait dire qu’elle n’est pas seulement la victime du système, mais également sa complice – bien qu’elle y soit forcée, il est vrai. C’est une question de survie. Il faut prendre en compte le fait qu’un fort mouvement de cooptation est ainsi produit. Ceux qui se démarquent sur les terrains économiques et intellectuels, entre autres, se convertissent en un personnel qu’il s’agit de recruter et d’intégrer au système. Pour cette raison, il s’agit d’un système qui a une grande capacité à phagocyter [à détruire en absorbant] n’importe quel rival possible, n’importe quel noyau autonome de pouvoir social. Ce mouvement est constamment à l’œuvre, et dans cette mesure il y a un certain renouvellement des hautes sphères, et ainsi le système échappe au risque de devenir trop fermé, trop exclusif.

3° Les sociétés considèrent-elles le clientélisme comme allant de soi, comme une caractéristique intrinsèque ?

En vérité, du clientélisme, il y en a partout. Soyons réalistes : une certaine dose de relations informelles, de relation d’échange informel ou hétérogène, -ce qu’est le clientélisme-, est quelque chose d’inévitable et, jusqu’à un certain point, de nécessaire, parce que cela apporte de la flexibilité à la vie sociale. En ce sens, il est logique qu’il y ait une certaine tolérance envers le clientélisme, dans n’importe quelle partie du monde. En ce qui concerne ces sociétés, elles ont été historiquement tolérantes envers le clientélisme. La nation et l’État étaient vus souvent comme « quelque chose » de lointain et d’allogène, et les gens tendaient à structurer leurs relations sociales sur un mode clientéliste. De ce point de vue le clientélisme a fonctionné comme un premier mécanisme d’intégration sociale. Mais il apparaît que cette tolérance a diminué avec le temps. Les sociétés se modernisent. Il y a un idéal plus égalitaire et démocratique qui se heurte au clientélisme. La même chose arrive avec la promotion des critères méritocratiques, lesquels ne sont pas non plus compatibles avec un clientélisme outrancier.

4° Il y a différentes formes d’expression du clientélisme. Pourriez-vous en esquisser une sorte de typologie ?

Je crois que l’on peut distinguer d’une part un clientélisme inclusif, et de l’autre un clientélisme exclusif, en fonction de la capacité ou de la volonté d’intégrer les différents secteurs sociaux aux réseaux qui distribuent les prébendes [bénéfices tirés d’une charge]. Le clientélisme le plus exclusif est celui qui va naître de ce cantonnement, auquel je me référais tout à l’heure, de caractère confessionnel, tribal, ethnique ou idéologique. Dans ce dernier cas, par exemple, cela signifie exclure ceux qui professeraient une idéologie différente, en refusant de les intégrer au réseau. Ce qui est venu progressivement caractériser une grande partie des régimes arabes, dans les dernières décennies, ça a été une désidéologisation croissante ou, pour le dire autrement, l’évolution vers ce que nous pouvons appeler un autoritarisme pragmatique, peu idéologique. Le régime a peu à peu relâché ses engagements idéologiques, son engagement exprès avec un projet idéologique concret, pour se limiter à une simple gestion du pouvoir, se révélant ainsi capable d’intégrer des secteurs idéologiquement disparates, mais unis par leur désir d’avoir leur part du gâteau. Et cela lui a apporté une forte capacité inclusive.

A côté de cela, on pourrait distinguer les sociétés dans lesquelles ce clientélisme est omniprésent des sociétés où il cohabite de manière conflictuelle avec des formes d’organisation plus modernes. Cela arrive quand il existe déjà des administrations bureaucratiques bien établies fonctionnant sur des critères basés sur l’efficacité.  Dans ces cas-là, le clientélisme est plus facilement perçu, non pas comme quelque chose de naturel, mais comme une espèce de cancer dont il faut se libérer. Ce n’est certainement pas un hasard si les révolutions ont eu lieu plus facilement précisément dans les pays les plus modernes de ce point de vue, l’Égypte et la Tunisie. Ces dernières seraient donc des sociétés plus hybrides.

5° Les révolutions parlent de combattre la corruption, mais ne mentionnent pas spécifiquement le clientélisme. Pensez-vous que, sur le long terme, l’avènement de systèmes politiques nouveaux fondés sur une pluralité d’acteurs et une plus forte institutionnalisation changera quelque chose en matière de clientélisme ?

Le clientélisme est un terme plus « soutenu », mais par lequel on dénonce encore souvent la zabuniyya, qui est le terme arabe. Le discours critique vis-à-vis de la corruption est très répandu, sauf que souvent, par cette corruption, al-fassad, on n’entend pas seulement la corruption économique, mais un sens plus large, qui comprend aussi le plan de la sexualité. Cela, évidemment, profite aux islamistes.

En principe, si la démocratie et l’État de droit se développent, le clientélisme s’en trouve affaibli. Quand on peut recourir à certaines garanties légales face à des abus du pouvoir, il n’est plus si nécessaire de se trouver un patron qui vous protège. La même chose se produirait, grosso modo, avec une amélioration des conditions de vie de la population. Tout cela peut réduire les manifestations les plus extrêmes de clientélisme, mais le plus probable est que les plus complexes et les moins visibles d’entre elles perdurent encore longtemps. A long terme, la contention du clientélisme impliquerait aussi le renforcement des identités nationales et régionales capables de transcender les divisions ethniques, confessionnelles, ou même tribales, lesquelles sont si nombreuses à travers la région. Dans la mesure où ces identités plus inclusives existeraient, les gens n’auraient pas à se réfugier dans des identités plus réduites, récupérées souvent par certains caciques. Ils n’auraient pas non plus à recourir au pouvoir d’arbitrage de leurs gouvernants. A mon avis, une identité de ce type devra se fonder, inévitablement, sur les composantes arabe et islamique (cette dernière entendue en un sens plus culturel que religieux), mais en les interprétant d’une manière ouverte et flexible, différente de ce que l’on a tendu à faire jusqu’ici, et en dépassant, bien sûr, les erreurs de l’arabisme d’il y a quelques dizaines d’années.

6° Pensez-vous que les bouleversements politiques actuels transformeront les rapports clientélistes au sein des sociétés arabes contemporaines ?

Il y a un certain risque pour que ce clientélisme perdure à grande échelle, malgré les bouleversements politiques. Évidemment, les réseaux clientélistes subsistent encore, indépendamment du fait qu’ils soient très largement mal perçus. De la même manière, s’il n’y a pas de réforme en profondeur, les vieilles oligarchies économiques vont perdurer, et elles pourront maintenir leur contrôle sur l’État. Pour cette raison, bien qu’une démocratisation politique atténue ce clientélisme, s’il n’y a pas de profond changement économique et social, si les inégalités sociales, qui sont énormes, ne se réduisent pas radicalement, les bases objectives du clientélisme vont subsister. En conséquence, on peut dire qu’il serait nécessaire que le changement politique ne reste pas simplement politique, mais qu’il se prolonge par la mise en œuvre d’un modèle économique beaucoup plus inclusif. Mais cela requiert bien sûr beaucoup plus de temps, et surtout l’existence de forces capables de le mener à bien.

7° Existe-t-il une volonté au sein des sociétés civiles ou bien chez certains acteurs politiques de mettre fin à ces pratiques de clientélisme, de mettre fin à cette forte personnalisation des liens de pouvoirs au profit d’une institutionnalisation plus forte ?

Évidemment, il y a des acteurs politiques et de larges secteurs sociaux qui parient sur la démocratisation. Ce qui se révèle un motif d’espoir, c’est le fait que l’affirmation de la nécessité de démocratiser la société et de combattre la corruption, occupe actuellement une grande partie du discours social, ce qui en force beaucoup à se plier à cette idée, même s’ils y rechignent, comme c’est peut-être le cas des islamistes. Il apparaît que le vieux caudillismo [phénomène du leader politique charismatique qui se pose en incarnation de la volonté nationale, soutenu par la masse et s’appuyant sur le secteur informel pour se maintenir au pouvoir et gouverner] n’enthousiasme plus beaucoup de gens. De fait, une des choses les plus marquantes de ces révolutions, en bien et en mal, c’est la relative absence de leaders charismatiques. De même, la nécessité de construire des institutions démocratiques solides paraît, dans l’ensemble, une idée acquise. Mais cette volonté seule ne suffit pas ; il est nécessaire de consolider les bases sociales de ces institutions, à travers les politiques auxquelles j’ai fait allusion.

8° Un système politique démocratique, basé sur des institutions fortes, peut-il cohabiter avec, voire faire jouer en sa faveur les réseaux de clientèle ?

Le plus logique est de penser que la cohabitation entre des institutions démocratiques formelles et des réseaux clientélistes très forts aboutisse à la formation de ce que Eduardo Galeano appelait une « démocrature », une démocratie de façade, comme celles qu’a connu -et que connaît encore- l’Amérique latine. Ce serait un résultat hautement probable si la réforme sociale et culturelle n’était pas poussée jusqu’au bout. D’un autre côté, il ne faut pas non plus diaboliser tout type de clientélisme. Jusqu’à un certain point, le clientélisme crée des liens sociaux, mêmes si ceux-ci présentent un certain caractère pervers.  En ce sens, on peut dire aussi qu’il contribue à la structuration de la société civile, bien que de façon très ambivalente, et de même il peut contribuer, sur un mode tout aussi contradictoire, à l’affermissement de la démocratie.

Propos recueillis par Thomas Loupias.

Traduit de l’espagnol par Loïc Bertrand.

Voir l’article de Juan Ignacio Castien Maestro sur notre site

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