Skip to content

« J’ai été recalé par le Hezbollah »

avril 24, 2012

Ali vit à Borj el-Brajné, un quartier chiite de la banlieue Sud de Beyrouth. J’ai eu la chance d’être invitée dans la grande demeure de sa famille, une des rares maisons de ce quartier à n’avoir pas subi de dégâts majeurs durant la guerre civile (1975-1990) ou lors des bombardements israéliens de 1982 et 2006. Seuls quelques impacts de balle nous rappellent que nous sommes dans la banlieue Sud. Nous prenons le café dans le salon, entourés de meubles anciens et de tapis persans. Ali a 22 ans et travaille pour une compagnie aérienne libanaise qui dessert essentiellement l’Afrique. Il vient de rentrer du Tchad et profite de quelques jours de vacances chez ses parents. Il me raconte alors comment il a voulu se rapprocher du Hezbollah, organisation qu’il n’est pas facile d’intégrer.

La famille d’Ali a vu changer Borj el-Brajné profondément depuis le début de la guerre civile en 1975. Durant cette période trouble et sanglante, elle a assisté au départ de ses voisins chrétiens, partis pour Beyrouth Est ou les montagnes du Nord, tandis que s’installaient à leur place des familles chiites originaires du Sud Liban et de la vallée de la Bekaa. Le Liban s’est ainsi divisé, sectarisé, affronté et à partir du milieu des années 1980, Borj el-Brajné est devenu l’un des hauts lieux du Hezbollah dans le pays.

Le Hezbollah, « Parti de Dieu » en arabe, est né au cœur de la guerre civile libanaise, sur fond de révolution islamique iranienne (1979) et d’occupation israélienne du Sud Liban (à partir de 1982). Cette faction politique chiite, doublée d’une milice armée, s’est peu impliquée dans le conflit civil interne, faisant de la lutte contre Israël sa priorité. A Borj el-Brajné, le soutien du Hezbollah aux Palestiniens lui a valu les foudres de nombreux habitants du quartier, lesquels considéraient ces réfugiés (parfois affiliés à l’OLP – principale organisation de résistance palestinienne) comme des activistes incontrôlables, liés à un camp belliqueux parmi tant d’autres. Ce souvenir de guerre relaté par Ali reflète cette vision :

« La famille de ma mère vivait à côté de l’entrée du camp palestinien. Un jour de 1975, alors qu’elle se coiffait, elle a vu dans son miroir des Palestiniens sortir du camp avec leurs keffiehs sur la tête et leurs armes. La guerre avait commencé. Plus tard, ils ont été obligés de déménager et leur immeuble a été détruit. Moi, aujourd’hui, je suis contre Israël, mais je ne soutiens pas les Palestiniens. »

Mais les choses ont changé en trente ans. Les drapeaux jaunes du Hezbollah flottent aux quatre coins du quartier d’Ali, symboles visibles de cette évolution dans la composition sociale et politique de Borj el-Brajné, liée à l’arrivée de populations du Sud du pays et de la Bekaa (traditionnellement peuplée de chiites). C’est souvent par affinité politico-religieuse que ces populations ont décidé de vivre dans ces quartiers Sud de Beyrouth, où le Hezbollah a concentré ses bureaux durant la guerre civile. Si le Hezbollah est si connu aujourd’hui, par rapport aux autres groupes politiques nés durant cette période, c’est parce qu’il est le seul à avoir refusé de rendre les armes au lendemain des accords de Taëf (signés le 22 octobre 1989), destinés à mettre fin à quinze années de guerre, au nom de la poursuite du combat contre l’ennemi israélien. Il se pose ainsi en véritable défenseur du pays, se substituant de fait à une armée libanaise dite trop faible pour protéger ses frontières. Malgré la participation de l’armée régulière libanaise à la guerre de 2006 contre Israël, c’est tout naturellement que le Hezbollah s’est attribué l’intégralité de la victoire. Touché durement par les bombardements de la banlieue Sud de Beyrouth, il a depuis dispersé ses bureaux dans diverses régions où il connaît un certain soutien des populations.

Le Hezbollah est bien plus qu’un mouvement armé au Liban, il est une véritable organisation présente à de nombreux échelons de la société, où il se substitue à un État central faible. Au delà de ses fortes capacités militaires, il dispose d’un important maillage d’associations caritatives et mène des programmes sociaux, éducatifs et de reconstruction dans les zones où il est implanté, particulièrement auprès de populations chiites et palestiniennes.

Malgré la défiance initiale des habitants originaires de Borj el-Brajné à cette faction politique, le Hezbollah, par sa présence au sein des populations, a fini par attirer et recueillir des soutiens, comme en témoigne cette conversation avec Ali :

« – Beaucoup de gens à Borj el-Brajné sont contre le Hezbollah. C’est seulement récemment que des gens originaires du quartier ont commencé à y entrer.

-Qu’est ce qui les attire ?

– Le Hezbollah donne du travail à des jeunes et finance des projets sociaux. Mais les candidats [à l’entrée au Hezbollah, ndlr] suivent aussi les idées du parti parce qu’il est très difficile d’y entrer. J’ai déjà essayé, mais j’ai été recalé. Pour entrer, tu dois d’abord poser ta candidature. Tu dois répondre à six ou sept pages de questions. Quels sont les lieux que tu fréquentes ? Qui sont tes amis ? Dans quelle école vas-tu ? Il y a des questions sur ta famille, ta région d’origine, tout ça. Ce sont vraiment des questions très personnelles. Ensuite ils prennent trois ou quatre mois pour t’observer. Ils te suivent pour voir où tu vas, avec qui tu sors et ce que tu fais. Si tu n’es pas religieux c’est très difficile.

-Pourquoi voulais-tu entrer ?

-C’est une promesse que j’avais faite en 2006. J’avais promis que si on gagnait la guerre, j’entrais au Hezbollah. Mais j’ai aussi les mêmes idées qu’eux. On a une idée religieuse en commun. Je souhaite mourir à la guerre, pour devenir un martyr. C’est ainsi que j’aimerais quitter la vie. Le Hezbollah était donc un outil pour faire ça. Mais c’est vraiment trop difficile de faire ça avec eux parce que les personnes qui peuvent devenir moujahidin et participer à la guerre avec eux, ce sont des gens qui sont depuis très longtemps dans le parti. Il y a beaucoup d’entraînement militaire avant d’arriver à ce niveau. C’est très intensif. C’est pour cela que j’ai finalement abandonné l’idée. »

Et le cas de Ali n’est pas un cas isolé ; de nombreux jeunes sont attirés par la force sociale, politique, idéologique de ce parti, petite milice chiite il y a 30 ans, aujourd’hui présente au gouvernement libanais. Le Hezbollah semble être une voie possible aux yeux d’une partie de la jeunesse en quête d’un combat « juste », de la gloire du martyr ou simplement d’un travail rémunéré. La transformation de la guerre de 2006 en « victoire divine » par le Hezbollah a donné un crédit immense à ce parti qui représente un espoir pour une grande partie des réfugiés palestiniens et de la jeunesse chiite libanaise. Mais, en creux, ce témoignage de Ali indique que le Hezbollah, devenu un État dans l’Etat, a élargi sa clientèle en « gagnant des cœurs » : son action politique et sociale au Liban n’est plus circonscrite à la communauté chiite, et le « Parti de Dieu » est une force politico-religieuse déterminante pour l’avenir du pays du Cèdre.

Pauline Jouvet

ACCUEIL

Publicités
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :