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L’Orientalisme d’Edward Said

avril 28, 2012

Une opinion conventionnelle existe à propos de L’Orientalisme d’Edward Said, sous-titré en Français « l’Orient créé par l’Occident ». Cette opinion se résume ainsi : Said lie l’orientalisme à la colonisation, les inscrit dans le même paradigme historique et jette du même coup l’anathème sur toutes les études orientales, ce que l’on trouve « un peu fort de café ». Disons-le tout de suite afin qu’il n’y ait plus d’équivoque possible. Said n’a jamais affirmé que l’Occident avait créé l’Orient, au sens où l’aire géographique et culturelle comprise comme « l’Occident » aurait inventé l’aire géographique et culturelle comprise comme « l’Orient ». Pour Said, l’Orient créé par l’Occident, c’est l’orientalisme. C’est là toute sa thèse : l’orientalisme produit par l’Occident va se superposer à l’Orient dans la représentation qu’il s’en fait.

Un article de Loïc Bertrand et Evan Fisher

La première difficulté, quand on considère l’orientalisme, c’est la pluralité de ses productions, la qualité diverse de cette production, et sa quantité astronomique. Comment identifier en effet sous un même concept le récit de voyage de l’écrivain de 1809, le témoignage du soldat de 1840, le rapport du jésuite de 1876, la conférence de l’universitaire de 1883, le discours de l’administrateur de 1909, de « l’expert » de 1965… ?

Le mode d’analyse de Said est celui de l’analyse des discours, selon la conception de Foucault ; c’est-à-dire qu’un concept ne tend pas nécessairement à s’affiner avec le temps mais, utilisé au fil du temps, il est activé et réactivé, son utilisation change en fonction de celui qui y  recourt, du contexte général, des conditions qui ont rendu ce recours possible. Le parcours historique de ce concept, avec la masse des textes qui lui est attachée, constituent un discours. Ici, le concept est celui de l’Orient ; son usage au cours de l’histoire, avec la masse de textes qui lui est attachée, constituent l’orientalisme.

L’orientalisme moderne

Le recours à l’orientalisme comme discours, au long de son histoire, pour justifier l’action politique et religieuse en Orient, a été une constante. L’acquisition d’un savoir positif est restée subordonnée à cette justification, et a été aussi déterminée par un impératif d’utilité. Comme ce corpus de connaissances a conditionné les attitudes possibles à l’égard de l’Orient, les auteurs et les artistes, en se référant aux orientalistes, ont eux-même reproduit cette logique de domination. Ce faisant, ils ont donné du crédit au discours orientaliste, et l’ont renforcé dialectiquement, en citant ses auteurs et en manifestant leur adhésion à leurs théories, pas toujours de façon rigoureuse : ce qui élargit le champ orientaliste à l’esthétique et à l’idéologie. Ce schéma suggère à Said une division de l’orientalisme en trois parties, chacune complétant et augmentant les deux autres. Leurs émergences successives suggèrent une progression historique, dont chaque pas réactive et renforce à la fois les tenants de l’orientalisme et le rôle de l’orientaliste.

Au commencement était le Texte et le Texte était en Orient…

Le premier pas dans la construction du discours orientaliste est la création d’un corpus de textes, d’une série de références touchant à une idée, l’Orient. L’orientalisme apparaît en tant que champ académique en 1312, lorsque les pères de l’Eglise décidèrent de créer des chaires d’études des langues orientales dans les capitales européennes. Les orientalistes sont alors des savants en études bibliques, qui abordaient l’Orient à travers la Terre sainte. Avec la Renaissance, et une nouvelle tradition d’érudition, le champ de l’orientalisme se transforme.

En 1697, la première description encyclopédique de l’Orient appuyée directement sur des textes arabes et persans est livrée par Barthélémy d’Herbelot dans sa Bibliothèque orientale. La Bibliothèque couvre une période allant de la création biblique à la fin du XVIIe siècle, et des sujets aussi divers que la géographie et la théologie, la généalogie des dynasties et les coutumes tribales. Il ne s’agit pas encore d’analyser, mais de compiler des connaissances, même si la critique est implicite dans la sélection des textes de références, et explicite dans son hostilité à l’égard de l’islam. Le style employé est didactique, mais pour faire connaître l’Orient, Herbelot doit d’abord créer un Orient fini et connaissable, il doit apprivoiser une dangereuse hérésie, domestiquer l’insensé, et transformer des continents et des cultures entières en entrées encyclopédiques bien rangées, raisonnables et essentielles. Ce faisant, il démontre avec succès le pouvoir de l’orientaliste sur l’Orient, capable d’englober toutes les connaissances qui le concernent à partir de ses propres textes (rédigés en Arabe et en Persan surtout), ajoutant du poids à ce qui a été dit et à ce qui sera dit.

En 1798, l’expédition militaire de Bonaparte en Égypte emmène avec elle une division d’universitaires et de scientifiques qui appliquèrent les nouvelles méthodes scientifiques et rendirent compte de leurs travaux dans les vingt-trois volumes de la Description de l’Égypte. Cette expédition vaut comme un acte gigantesque d’orientalisme universitaire. A nouveau, l’approche était textuelle. Bonaparte s’est préparé pour cette campagne en lisant et en étudiant, en prêtant une attention toute particulière aux Considérations sur la guerre actuelle des Turcs, de Constantin de Volney, qui traite de la stratégie à adopter pour envahir et coloniser le territoire ottoman. L’expédition d’Egypte est un tournant, parce qu’en permettant à des orientalistes de travailler dans un cadre d’occupation, elle associe la domination militaire et la domination culturelle, ce qui change la perception européenne de l’Orient, désormais atteignable. 

Comme l’orientaliste est crédible, ses écrits influencent ceux qui les lisent, et déterminent en partie une expérience directe avec l’Orient. Lorsque des orientalistes amateurs ont commencé à voyager en « Orient » dans la première moitié du XIXe siècle, leurs écrits ont adopté et renouvelé l’essentialisme orientaliste. L’ « Orient » était toujours approché « textuellement » par les écrivains tels que Lord Byron, les artistes comme Delacroix, ou les soldats comme Richard Burton, qui comprenaient donc la réalité par le biais exclusif des textes. Ainsi, ces auteurs ont continué à référencer des stéréotypes tels que le despotisme, la cruauté, la sensualité et la paresse des Orientaux. La réalité s’est avérée étonnamment aisée à ignorer, et les divergences entre « l’Oriental » tel qu’il est décrit et les Orientaux rencontrés se trouvaient reléguées dans l’ordre de l’exceptionnel et de l’anecdotique.

… et le texte était l’Orient.

Pour les orientalistes, et pour ceux qui les lisent et les utilisent, il y avait une sorte de « bon » Orient et de « mauvais » Orient. Le « bon » était un âge d’or perdu depuis longtemps, un lieu et un temps presque mythiques de Pharaons et de philosophes musulmans. Et le « mauvais » était celui qu’ils avaient devant eux. Par conséquent, il y a toujours une déception à l’égard de l’ « Orient » et une préférence pour le « rêve collectif européen », pour l’idée de lotus plutôt que pour un vrai lotus, lequel, selon Nerval, est une sorte d’oignon. Tous, en peignant et en écrivant, transmettaient leurs expériences, passées au tamis des références orientalistes. Ils apportaient des preuves de ce qu’avaient dit leurs prédécesseurs, et ajoutaient une nouvelle couche, un nouveau niveau de complexité au discours orientaliste.

Tout au long de la première moitié du XIXe siècle, les sources encyclopédiques étaient utilisées par les écrivains et les artistes, fournissant à leurs œuvres des décors pittoresques et une typologie de personnages possibles. Dans la seconde partie du siècle, les empires coloniaux et le positivisme n’ont pas vraiment transformé le champ de l’orientalisme ; ils l’ont plutôt mis à jour, selon les besoins de la domination européenne et de la colonisation.

L’expédition d’Égypte a été un échec, mais pour Said le ton a été donné, et les nécessités administratives des empires européens ont modifié encore le champ de l’orientalisme. Dans la seconde partie du XIXe siècle, « un orientaliste n’est plus un amateur bien doué et plein d’enthousiasme, ou s’il l’est, il a de la peine à se faire prendre au sérieux comme savant ». Les administrateurs coloniaux avaient besoin d’informations utiles sur l’Orient moderne, et l’Orient ancien n’a plus été étudié que dans la perspective d’en tirer une typologie des Orientaux (passés et présents).

Cette association du champ universitaire et du pouvoir occidental (dans le contexte de la colonisation à la Guerre froide) préfigure l’émergence des « orientalistes experts », puis des area specialists. Les experts, tels Lawrence et Gertrude Bell, ne sont pas des universitaires ; « leur rôle, pourtant, n’est pas de mépriser l’orientalisme universitaire, ni de le subvertir, mais plutôt de le rendre efficace ». Quant à l’ area specialist américain, tel Bernard Lewis, il « revendique la compétence d’un expert régional, mise au service du gouvernement ou des affaires ».

La croyance en la différence fondamentale des Orientaux se prolonge jusqu’au XXe siècle ; la question que Said pose est : que veut dire exactement « différent » quand on lui enlève la particule « de » ? A moins que l’Occident soit pris comme point de référence. 

Identité cumulative et cohérence de l’orientalisme

Un domaine comme l’orientalisme a une identité cumulative et collective, une identité qui est particulièrement forte étant donné qu’il est associé avec la science traditionnelle, les institutions publiques, et des écrits déterminés par leur genre.

L’orientalisme est très souvent redéfini au fil de l’ouvrage, non pas au sens où sa définition est affinée, mais au sens où toutes ces définitions valent en même temps, combinant des identités valables dans les champs académiques, populaires, artistiques, etc.. Car un trait caractéristique de l’orientalisme est son identité cumulative, qui renvoie à son parcours historique.

Tous les efforts de Said tendent à montrer que l’orientalisme en tant que domaine de l’érudition, champ universitaire et champ culturel (de la culture européenne) n’a pas évolué dans le sens d’un perfectionnement. Il s’est structuré à plusieurs reprises, suivant d’une part l’évolution des sciences et des disciplines universitaires, et d’autre part l’évolution du contexte historique (la colonisation) dans lequel il joue un rôle, tout cela en conservant un fonds de références sans cesse réactivé, permanent, tout au long de son histoire.

Ce fonds de référence est la clé du travail de Said, la clé de sa compréhension de l’orientalisme. Son projet est de « décrire l’économie qui fait de l’orientalisme une discipline cohérente » ; sa réponse est que, ce qui fait la cohérence de l’orientalisme, c’est ce fonds de jugements et d’idées reçues, relayés depuis la fin du XVIIIe s. et réactivés sous plusieurs formes au cours de l’histoire de l’orientalisme. Ce fonds de références est un « savoir de second ordre », en-deçà du savoir positif effectivement engrangé, qui relève de l’imaginaire et de l’idéologie, et non de l’observation. Ce fonds de références est encore appelé « Orientalisme latent ». Il constitue « une couche de doctrine sur l’Orient, doctrine façonnée à partir des expériences de nombreux Européens, qui toutes convergeaient sur des aspects essentiels de l’Orient tels que le caractère oriental, le despotisme oriental, la sensualité orientale, et autres choses du même ordre. »

La cohérence de l’orientalisme tient donc aux représentations de l’Orient sur lesquelles les différents écrits se rejoignaient. Ces représentations, produites et confirmées par les universitaires, popularisées par les vulgarisateurs, les hommes politiques et les artistes, ont un caractère permanent, intangible, comme le décor d’une pièce qui resterait le même alors que les scènes se succèdent. Dans le champ universitaire, ces représentations de l’Orient existaient soit en tant que cadre épistémologique des recherches, en fournissant un vocabulaire connoté, soit comme présupposés métaphysiques, en autorisant de recourir à des notions complètement abstraites, soit comme occasion d’affirmer des choses sur l’Orient. Ces affirmations interviennent alors en-dehors du cadre universitaire, sous forme d’exposé idéologique autorisé par le vocabulaire connoté et la récurrence des termes abstraits.

Car l’orientalisme n’est pas séparé de l’histoire : ce qui évolue, dans l’orientalisme, c’est le statut des orientalistes dans la société européenne et les disciplines mises en avant dans les études orientales. Non pas sa représentation générale de l’Orient, réduit à une série de caractéristiques ontologiques.

L’Orient de l’orientalisme

Pour juger de l’Orient, l’orientaliste moderne n’a pas une position à l’écart de lui, objective, comme il le croit et même le dit, (…) son Orient n’est pas l’Orient tel qu’il est, mais l’Orient tel qu’il a été orientalisé.

Cette représentation de l’Orient, artistes, voyageurs, administrateurs coloniaux et universitaires vont se situer par rapport à elle, la confirmer, y recourir, l’alimenter, mais jamais la remettre en cause. « L’orientalisme au dix-neuvième siècle (…) a distillé des idées essentielles sur l’Orient, sa sensualité, sa tendance au despotisme, sa mentalité aberrante, ses habitudes d’inexactitude, son retard ». A partir de la deuxième moitié du XIXe, « L’orient existait comme un lieu isolé du grand courant du progrès européen dans les sciences, les arts et l’industrie ; (…) La possibilité-même du développement, de la transformation, du mouvement humain (…) est refusée à l’Orient et à l’Oriental »

Cette cohérence est une forme de praxis culturelle, un système d’occasions d’affirmer des choses sur l’Orient

L’Orient de l’orientalisme est une idée intangible. L’Orient moderne est l’héritier décevant de l’Orient ancien, objet essentiel de recherches des savants dans la première moitié du XIXe ; après les années 1850, avec l’urgence d’une domination coloniale formelle, il s’agit d’écrire de plus en plus sur l’Orient moderne, mais dans une perspective utile et dans un contexte de domination. Il est donc méprisé comme sujet. Dans le contexte colonial, l’Orient n’est plus un Autre, irréductiblement différent de l’Occident ; l’orientalisme alors « supprimait la différence de l’Orient en la fondant dans sa faiblesse ». D’où, encore, des affirmations sur « l’absence de sens de la loi » chez l’Oriental, ou l’utilisation de « l’islam », qui pense, est, veut et agit comme une seule et même personne.  

A partir de cette idée générique de l’Orient, on peut comprendre la crise de l’orientalisme, qui fait l’objet de la dernière partie du livre de Said. La crise commence au sortir de la seconde guerre mondiale : elle consiste en ce que l’orientalisme, « incapable de reconnaître « son » orient dans le nouveau tiers-monde », se retrouve « en face d’un Orient provocateur et armé politiquement ». « Pour l’orientaliste qui croit que l’Orient ne change jamais, le nouveau est simplement le vieux trahi par des dis-Orientaux ». La crise, encore opérante en 1977, au moment où Said achève son livre, vient d’une prise de conscience, face à l’Orient s’émancipant, de « la disparité entre les textes et la réalité ».

L’Orient créé par l’Occident, c’est l’orientalisme. Said ne veut pas dire par là qu’il y a bien un Orient réel, constitué par lui-même, et auquel on n’a pas vraiment eu accès jusqu’à présent. Il s’attache à montrer comment l’orientalisme, par les représentations qu’il a attaché à l’Orient, et en en devenant l’acteur principal, en a moins dit sur l’Orient que sur la culture dont il est issu. Said conclut sur le triomphe de l’orientalisme, en relevant la permanence de ses liens entre experts et pouvoir, de ses représentations de l’Orient aux niveaux politiques, populaires et universitaires.

Une conclusion en filigrane de son travail porte sur la position épistémologique à tenir face à l’Orient. Puisque Said finit par les invalider toutes : considérer l’Orient comme un autre, c’est essentialiser ses qualités (qualités qu’on aura plus décidées que trouvées) ; considérer l’Orient comme un même, c’est « fondre sa différence dans sa faiblesse », c’est en faire un partenaire « en retard » sur l’Occident, dans une même course à la civilisation (dont les critères de définition relèvent aussi bien de l’idéologie). Laisser tomber l’Orient comme champ de références singulier porteur d’un jugement de valeur intangible, le reconnaître comme une notion liée à des conditions historiques précises d’apparition et de développement, c’est en fin de compte laisser tomber l’orientaliste comme « interprète » du phénomène culturel « Orient ». 



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