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Baïbars aussi culte que Shéhérazade !

mai 4, 2012

Si tout le monde a entendu parler des Mille et Une Nuits, de Shéhérazade, de Sinbad le marin et d’Ali Baba, on connaît beaucoup moins « سيرة الظاهر بيبرس », ou la Vie de Zahir Baïbars, qui était pourtant le cycle narratif le plus rapporté par les conteurs populaires d’Egypte et de Syrie, après le roman d’Antar. Victime d’une première édition malheureuse en égyptien, qui en avait fait une histoire longue et ennuyeuse, le roman de Baïbars n’a pas beaucoup intéressé les chercheurs et éditeurs français. Jusqu’au jour où, en 1985, sur le conseil d’André Miquel, les éditions Sindbad publient la nouvelle traduction de George Bohas et Jean-Patrick Guillaume. Enfin, la saga de Baïbars commençait à recevoir l’attention que mérite l’une des œuvres fondamentales de la littérature arabe et de la culture populaire. Depuis 1998, les 10 tomes du Roman de Baïbars sont réédités en format de poche.

L’histoire d’une histoire

Le roman de Baïbars appartient à la littérature populaire. Il s’agit d’un texte anonyme, pour la bonne raison qu’il ne s’agit pas d’un texte, à l’origine -ou du moins, ce n’est pas un seul texte. La saga était destinée à être récitée par les conteurs, et l’écrit ne leur servait que de support.

En Syrie et en Egypte, les conteurs constituaient un véritable corps de métier. Ils avaient leurs arrangements avec les cafetiers, leurs spécialités (spécialistes de telle ou telle saga), leurs techniques de narration… Au Caire, on appelait Mohaddisîn, « rapporteurs de traditions », les conteurs « spécialisés » dans le roman de Baïbars. Le roman raconte la vie du sultan Al-Zâhir, surnommé Baïbars, qui règna au XIIIe siècle sur l’Egypte et la Syrie. Mamelouk du roi Al-Sâleh Ayyoub, il finit par lui succéder ; c’est lui qui fera perdre aux Francs leurs dernières possessions en Terre Sainte. Si le roman de Baïbars s’inspire en effet de la vie de ce personnage historique, les aventures rapportées n’ont pas beaucoup à voir avec la réalité, et restent des œuvres de fiction.

On ignore donc quand et par qui la saga a été initiée. Chaque conteur héritait de l’histoire-type de Baïbars, composée des personnages et des évènements incontournables, mais chacun pouvait modifier le roman, en toute liberté. Soit qu’un conteur décide d’ajouter un épisode, soit qu’il inclût avec plus ou moins de finesse une aventure inspirée d’un fait divers contemporain, etc. Et il n’était pas rare que le conteur doive improviser, confronté à un auditoire mécontent de voir mourir un personnage trop vite, ou d’en voir un autre pas assez puni ou pas assez récompensé. Les meilleures modifications étaient alors intégrées à la tradition. Il existait donc des centaines de versions du roman de Baïbars, dont la plupart ont été conservées sur des manuscrits rassemblés au cours du XXe siècle par des érudits inquiets de voir disparaître l’institution des conteurs au profit de la radio. Les traducteurs, Jean-Patrick Guillaume et George Bohas, en ont parcouru une bonne partie avant de fixer leur attention sur une version manuscrite collectée par Chafîq Imâm, ancien directeur du musée des Arts et Traditions populaires de Damas.

Langues et types du roman

Le roman rapporte les aventures de Baïbars et de ses compagnons. Il est divisé en nombreux épisodes, assez courts, et selon une structure lâche qui reflète les adaptations et les possibilités d’improvisation. Baïbars reste le héros principal, et l’on suit son ascension depuis le rang de mamelouk à celui de roi d’Egypte et de Syrie. Le grand méchant est le prêtre maudit, le Chrétien Jaouane, qui ourdit ruse après ruse afin de nuire à Baïbars pour empêcher l’accomplissement de son destin. Toute l’histoire est en effet l’accomplissement d’un destin annoncé dès les premières lignes, et rappelé en plusieurs occasions par différents personnages ayant accès au Monde du Secret. Jean-Patrick Guillaume analyse justement le statut de héros de Baïbars : le héros est celui qui s’identifie au destin fixé par Dieu. A partir de là, l’antihéros est précisément celui qui va chercher à contrecarrer les projets divins.

Le Monde du Secret double, dans le roman, le monde réel où se déroulent les aventures. Il s’agit d’un monde d’intimité avec Dieu et ses différents envoyés, peuplé d’êtres plus ou moins fantastiques doués de qualités surhumaines, et en particulier du don de connaître le passé et le futur. Ils interviennent dans le roman comme des adjuvants à Baïbars, garantissant l’accomplissement de son destin. Les rappels prophétiques du destin de Baïbars ont ainsi une double utilité : ils permettent au conteur de rappeler aux auditeurs le fil principal, la colonne vertébrale du récit, mais servent aussi dans le récit-même, comme signe du Monde du Secret. Beaucoup d’éléments dans le récit occupent une double fonction dont on a peu l’habitude en littérature contemporaine, depuis qu’« écrire » est devenu « un verbe intransitif » : celle de signe à l’intérieur du récit, et celle de signe à l’extérieur, en somme, c’est un exemple fort d’écriture comme moyen, comme média, et non comme fin, parce que les conteurs avaient beau travailler les pages écrites, en dernière instance elles étaient destinées à être lues.

Tout l’effort des traducteurs est de rendre la langue particulière des conteurs, qui n’était ni la langue parlée ni la langue classique. Un trait étonnant du roman de Baïbars est son multilinguisme, qui reflète tant la diversité arabe (dialectes régionaux, locaux, langue classique, jargon du droit, argot d’Egypte et de Syrie, Druzes, Kurdes…) que l’environnement arabe (lingua franca, syriaque, persan, « turco » c’est-à-dire le jargon de caserne des mamelouks, turc…). Le roman joue avec plusieurs langues et expressions stéréotypées, mais aussi avec tous les registres de langage, avec une franchise d’expression étonnante, même pour aujourd’hui, et même en touchant aux champs du sacré, réconciliant par exemple une façon raffinée et une façon frustre de croire en faisant du roi El Sâleh, juste et intelligent, et d’Otmân, l’ancien truand un peu simplet, deux dépositaires du Secret.

De façon générale, la multiplicité des attitudes est une caractéristique propre aux seuls citadins dans le roman. Hors des villes, les personnages issus des différentes communautés sont fortement caractérisés, comme alignés sur des stéréotypes, dont des signes forts sont la façon de parler et la récurrence de certains noms. Ainsi, le type du Chrétien est le « Cristiani » ; quand il ne parle pas petit-nègre, sa langue est émaillée d’expressions de la lingua franca, parlant du sultan comme du « rey », utilisant « figlione » pour fiston ; les noms qu’ils portent sont souvent révélateurs : beaucoup s’appellent par exemple Abd al-Salîb («serviteur de la croix »). Il y a ainsi un type de l’Ismaélien (ou fidaoui), du Chrétien, du Bédouin, du Mamelouk, du Perse… Mais cette caractérisation n’évacue jamais une sorte de nivellement des intelligences. Dans chaque type, les intelligences ne sont pas homogènes, et un second couteau chez les fidaouis n’agira pas comme un supérieur. De plus, si l’on en croit les notes des traducteurs, la caractérisation des différentes communautés de personnages du roman répond à des opinions populaires largement répandues au moment de sa composition (et dont certaines se comprennent encore très bien aujourd’hui). Avec un statut particulier des chrétiens 1) car ce sont les méchants 2) parce que le rôle des Chrétiens et leurs attributs, parfois anachroniques (lingua franca, perfidie des consuls, des marchands…), donnent des indications précieuses quant à l’époque de la composition. Jean-Patrick Guillaume note que, pour lui, le texte a dû être composé par un conteur contemporain du déclin de la chute de l’empire ottoman, à cause des références à la perfidie des consuls chrétiens par exemple, ou encore en montrant Baïbars massacrer sans raison des marchands chrétiens. Toutefois, pour ces anachronismes, on aurait tort de les regarder seulement comme le fantasme naïf d’un citadin arabe musulman du XIXe siècle ; il peut s’agir aussi bien du reflet d’un sentiment du conteur, comme du témoignage d’un de ses efforts pour combiner différentes versions du roman.

Les éditeurs, respectant ainsi l’esprit des conteurs populaires, ont pris soin de diviser le Roman en achevant chaque volume au milieu d’un épisode particulièrement dramatique. A la fin du tome 4, Baïbars est enlevé par un mercenaire « cristiani », Zouheir, qui a ordre de le mettre à mort. Alors que l’homme cherche un coin tranquille où exécuter Baïbars, il atteint une passe, perdue dans les montagnes de Syrie :

Mais, arrivé là, il se rendit compte que son cheval était fourbu, et qu’il n’irait guère plus loin. « Est-ce que je vais encore le trimbaler longtemps comme ça ? se dit-il. Il vaut mieux lui couper la tête tout de suite, ce sera moins lourd à porter… »

Et là-dessus s’achève le tome 4.

Loïc Bertrand

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