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« Normal! »de Merzak Allouache: l’Algérie d’aujourd’hui, ce bel objet de discorde

mai 11, 2012

Est-il vraiment utile de relayer une polémique ? Dans le cas du film Normal! de Merzak Allouache, les violentes critiques diffusées dans plusieurs journaux algériens, s’avèrent, malgré elles, éclairantes sur l’un des points-clés de ce film. Tourné à l’été 2011 à Alger, Normal raconte les interrogations de Fouzi, un jeune réalisateur, qui décide de reprendre un film mis de côté depuis deux ans pour l’adapter à la situation actuelle, celle du printemps arabe et du début des marches pacifiques en Algérie. Mais comme Fouzi a bien du mal à définir son projet, il convie les comédiens à en débattre. Aux questionnements cinématographiques se superposent bien vite les interrogations politiques et sociétales qui suscitent le débat aussi bien dans le film lui-même, entre les personnages, qu’à sa sortie dans les salles, entre les spectateurs.

« Capter le rythme d’Alger ». Ainsi s’exprime Fouzi pour dire son obsession de saisir le présent, l’ici-et-maintenant de sa ville natale. Or cette recherche esthétique mène sans surprise le réalisateur à se poser la question de la réalité algérienne. Autour des commentaires sur les séquences déjà tournées et le film à venir, émergent les interrogations de jeunes Algériens pris entre le désir d’action artistique et celui d’action politique, mais aussi un profond désarroi.  Comment décrire ce malaise partagé par tant d’Algériens et en même temps si difficile à cerner ? Le chômage –notamment celui des jeunes-, le coût de la vie, la pauvreté, sont autant de maux socio-économiques évoqués au cours des dialogues et dans les images du film. Cette réalité si flagrante, ne serait-ce que dans le paysage urbain (Alger n’apparaît plus si blanche dans l’objectif de Merzak Allouache), est bien difficile à nier et constitue en ce sens l’objet d’un certain consensus. Là où le bât blesse, c’est lorsque Merzak Allouache pointe du doigt ses compatriotes et les met face à leurs contradictions. Alors que son épouse informe Fouzi qu’elle participera à une marche, celui-ci tente de l’en décourager, expliquant que, si lui n’y est pas opposé, les gens du quartier ne se gêneront pas pour faire des commentaires désobligeants. Ainsi, ce personnage qui défend avec énergie des idées progressistes, tout au long du film, recule dès lors qu’il s’agit de lui, sous la pression sociale et du qu’en-dira-t-on. Dans le même registre, une des actrices qui participe au débat fait une scène lorsqu’elle apprend que son mari, également comédien, a dû embrasser une fille pour le besoin du film. Or cette même jeune femme qui se scandalise pour un baiser de cinéma, s’emportait lors du tournage contre un comédien qu’elle traitait d’acteur raté à cause de sa gêne à embrasser une comédienne… « Comment voulez-vous que les choses changent, si nous-mêmes sommes incapables de changer ? », s’emporte alors Fouzi.

Cette réflexion mise en avant dans le film ne semble pas avoir été du goût de certains journalistes algériens. Des critiques parues dans Al Watan, Liberté, Le matin y voient une haine de l’autre, un anti-nationalisme de la part d’un réalisateur résidant en France depuis les années 1990 et donc déconnecté de la réalité algérienne. Certains l’accusent même d’être inféodé aux Occidentaux et de faire le jeu de l’extrême droite européenne. L’autre thèse avancée pour expliquer les partis pris du réalisateur est liée à la genèse du film, lequel a été en partie financé par le Qatar et a reçu le prix du film arabe de Doha. Le complot qatari est lancé et fait même l’objet d’un article du Matin au titre éloquent: Merzak Allouache et les convoitises impérialistes pour l’inféodation de l’Algérie. Tout un programme… Sans rentrer dans de telles polémiques, la réaction d’une partie de la presse algérienne –  il ne s’agit pas de généraliser – est intéressante dans la mesure où elle exprime malgré elle ce que le réalisateur décrit dans Normal, à savoir la difficulté à faire son autocritique. Il faut reconnaître que cette réflexion pourrait paraître un brin moralisatrice si le film se contentait de ce constat. Or, la structure du film, critiquée aussi bien par la presse algérienne que française (les critiques français saluant l’initiative mais émettant des réserves sur la forme), empêche un tel raisonnement. « Bricolage » verbeux, « déséquilibré », « boiteux » – pour reprendre des termes employés dans la presse – Normal l’est à dessein. Dans une interview sur RFI, Merzak Allouache évoque un « cinéma en liberté » pour décrire son dernier film qui a tout d’une première œuvre. « Il faut se débarrasser de ce qui nous mine depuis l’Indépendance, c’est-à-dire l’autocensure», affirme Allouache, qui a dirigé ses acteurs en donnant la part belle à l’improvisation. Le réalisateur d’Omar Gatlato (1976), et de Bab el Oued City (1994), a déjà une longue carrière derrière lui, et la confusion que beaucoup de critiques lui reprochent, n’est autre qu’un choix audacieux de s’émanciper de la maîtrise cinématographique pour laisser s’exprimer une réalité brute, sous la forme d’une œuvre à mi-chemin entre fiction et documentaire. Comme le dit l’actrice et militante Adila Bendimerad, qui joue le rôle de la femme de Fouzi, cette confusion, c’est aussi celle de l’Algérie d’aujourd’hui. Le film restitue sa complexité en décrivant sur fond de  crise économique et sociale une société désorientée, et encore hantée par une décennie de guerre civile au lendemain des mouvements de 1988, dernière grande occasion de mobilisation populaire.

Un certain nombre de commentateurs du film y ont vu un regard négatif et pessimiste posé sur l’Algérie. Beaucoup ont rapproché le fatalisme ironique contenu dans l’expression populaire « normal », à une forme d’immobilisme. Aucun n’y a vu la traduction – non sans humour et autodérision – d’une résistance de tous les jours aux blocages et aux frustrations qui font le quotidien. Si depuis 2011, l’Algérie est perçue dans la presse comme la grande absente des révolutions arabes, le film de Merzak Allouache nous rappelle que ce pays n’est pas aussi immobile que l’on veut bien le penser. La contestation existe et elle prend des formes concrètes à travers les marches pacifiques pour la démocratie organisées au printemps 2011, mais aussi des mouvements plus récents dans différentes régions notamment dans le sud,  ou encore des associations ou des groupes sur les réseaux sociaux. Le « bavardage » de Normal! et les outrances verbales que le film a suscitées nous rappellent enfin que malgré tout, la parole circule et que mieux vaut la polémique que le silence.

Iza Zmirli

Pour en savoir plus:

Sur le film: voir le site officiel

Sur l’Algérie: voir l’article de Lina Soualem, Les voies difficiles de la jeunesse algérienne

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2 commentaires leave one →
  1. rabahi permalink
    avril 26, 2013 4:53

    bravo………………………………………toujours fidèle à vous même……merci pour ce bijou de film qui relate nos prpres angoisses dans divers domines

Trackbacks

  1. Rencontre avec Merzak Allouache | DESORIENT

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