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Entretien avec un combattant de l’Armée Syrienne Libre

mai 24, 2012

Cet entretien a été réalisé en février 2012 par une habitante de Syrie qui fait  partie de la rédaction du groupe de réflexion Syrie Moderne Démocratique Laïque.  

Nous avons décidé de publier cet entretien pour sa valeur de témoignage d’un soldat de cette Armée Syrienne Libre dont nous ne connaissons finalement pas grand-chose. Les paroles de ce soldat livrent implicitement une illustration frappante de la complexité de la situation d’une opposition syrienne hésitante quant à la militarisation de la révolution, d’une opposition visiblement fragmentée, diverse, et qui peine à définir une vision  pour la Syrie de demain.

« J’ai eu l’occasion de rencontrer Abu Samih, un ancien prisonnier (il a été détenu sous l’accusation d’insultes au régime et de participation aux manifestations) qui est actuellement un combattant de la révolution, chef d’un groupe armé de l’ALS (L’Armée Libre Syrienne).

Je lui ai posé les questions qui me tourmentaient depuis un moment et j’étais soulagée d’écouter ses réponses.

– Parlez-moi des enlèvements ! Qui les pratique ? Pour quels motifs ? Qui est impliqué ? Et comment se font-ils ?

 A.S. : La plupart des enlèvements sont opérés par des agents de sécurité ou par ceux qui les aident. Ils enlèvent les sunnites pour créer une atmosphère communautariste et semer la peur dans les âmes, pour effrayer tous ceux qu’on appelle « groupes armés ». C’est la sale politique du régime ! En revanche, les révolutionnaires qui répondent en enlevant, à leur tour, des alaouites, ne le font que pour faire un échange entre « personnes enlevées ».

 – Quelle différence y-t-il alors entre eux et vous ?

– A.S. : Il y a une grande différence. Tout d’abord, eux, ils enlèvent les gens pour des motivations d’ordre matériel. Dans les quartiers des alaouites (Al-Nizha et Al-Hadara), ils ont crée des bureaux qui ont pour fonction de « libérer les enlevés », ils ont des contacts directs avec les agents de sécurité et ils payent 100 000 Livres syriennes par tête. Bien sûr, cet argent est ensuite divisé en deux moitiés entre le bureau et l’agent de sécurité. Tandis que nous, on ne paye personne et on ne touche aucun argent, notre seul but est de trouver les moyens pour récupérer nos amis enlevés.

D’autre part, les otages sunnites sont détenus dans des centres de sécurité dans des conditions humiliantes, surtout pour les femmes, alors que « nos » otages sont hébergés dans des maisons, dans les meilleures conditions (chauffés, bien alimentés et respectés). Ce qu’on fait n’est donc qu’une réaction et une solution.

L’échange se fait dans le centre de sécurité par des gens qui assurent la connexion entre les deux parties.

Evidemment, personne n’est d’accord avec ce qui se passe, on a eu plusieurs discussions avec les militants et les chefs religieux qui ne sont pas d’accord avec nous, mais quand on leur demande s’ils ont d’autres solutions pour libérer nos amis, la réponse est toujours négative et le silence règne…Que peut-on faire d’autre ?

On vous accuse de violence et de crimes à caractère confessionnel, vous égorgez des alaouites, paraît-il, est-ce vrai ?

A.S. : C’est totalement faux ! On tue les « chabihas » uniquement, ceux qui ont tué nos frères et sœurs. On n’est pas des tueurs, on essaye de défendre le peuple syrien. La violence vient de l’autre côté et on n’y peut rien.

Et vous pensez vraiment que c’est la bonne solution ?

A.S. : Donnez-nous une autre solution et on est prêt pour tout arrêter. On n’est pas des criminels, on défend une cause et on réclame la justice, la dignité et la liberté. Mais on est en face d’un ennemi qui est pire que les Israéliens, on est obligé de nous défendre.

Quelle place occupent les déserteurs parmi vous ?

A.S. : Le nombre de déserteurs augmente chaque jour, parfois ça se fait de manière individuelle. Par exemple, en passant par un barrage, les soldats nous chuchotent qu’ils veulent nous rejoindre, on les emmène alors vers nos quartiers et on les examine minutieusement pour être sûr de leur fidélité. Les déserteurs viennent chez nous en emportant leurs armes très développées, ils sont très courageux et compétents.

Comment vous vous organisez ?

A.S. : On est divisé en petits groupes, et chaque groupe est chargé d’une mission, et on alterne entre une mission et une période de repos (un groupe se repose, l’autre surveille et le troisième effectue une mission, ainsi de suite…). Il ne faut pas oublier que les habitants des maisons dans lesquelles on est logé, nous aident beaucoup,  j’ai vu les jeunes filles qui aidaient les hommes à remplir les armes et les préparer, sachant que c’est un travail fatiguant, difficile et dangereux.

Avez-vous peur ?

A.S. Et si je vous répondais par un simple : « Hein ???? ». Disons plutôt que ce mot ne figure pas dans notre dictionnaire ni dans notre vocabulaire.

Alors comment expliquez-vous ce courage ?

A.S. : Le simple fait de voir nos familles, frères et enfants blessés ou morts nous donne du courage. On ne peut plus se taire ni rester immobile… Il en va de notre dignité, de notre vie. Et puis, nous défendons une cause noble et nous avons le droit de le faire. Croyez-moi, rien n’est difficile pour celui qui a le droit de son côté et qui subit l’injustice. Enfin, il ne faut pas oublier que l’Islam dit que le martyr va directement au paradis, et nous voulons tous aller au paradis, on se considère comme des « pré-martyrs ». Donc, face à toute cette violence et à cette barbarie, la rage nous envahit, on n’a plus d’autres choix : il faut protéger le peuple syrien !

Avez-vous un plan de travail ?

A.S. : Bien sûr, on essaye de libérer les quartiers qui sont aux alentours de la ville pour encercler les soldats et les emprisonner au centre, c’est vrai qu’on est armé, mais on n’utilise ces armes que pour attaquer les barrages, les snipers et les centres de sécurité pour affaiblir l’armée du régime.

Quelle est la réaction des agents de sécurité ?

A.S. : Ils ont très peur. Dans certains quartiers, ils donnent l’autorisation de manifester à contre cœur, pourvu que l’ALS ne se présente pas…

Est-ce que le confessionnalisme existe sur le terrain ?

A.S. : Ça n’existe pas, ce sont des mots et des rumeurs que le régime a inventés pour nous affaiblir et pour semer la peur dans nos âmes, mais ils n’ont aucune chance de réussir, on est tous des frères et je vais vous donner un exemple concret : Il y a deux mois, trois filles alaouites sont arrivées de Damas à Homs, ne connaissant pas la ville, elles se sont égarées et se sont retrouvées presque aux portes de Al-Khalidié. Un barrage de l’ALS les a arrêtées, elles étaient terrifiées. Les voyant appeurées, les soldats les ont emmenées dans une des maisons du quartier pour qu’elles se reposent, on leur a offert du café, puis on les amenées jusqu’à une place où se déroulait une manifestation en leur disant : « Regardez, les voilà les groupes armés qui tuent les gens comme le prétend votre régime » Finalement, on les a conduites là où elles voulaient se rendre, rue Al-Hadara, en disant : « Maintenant, faites bien attention à vos bandits qui tirent sur n’importe qui ». Et vous croyez toujours que nous sommes de « confessionnalistes » après ce que je viens de vous raconter ?

Après la chute du régime, comment revivre avec ces communautés ? Qu’allez-vous faire des alaouites après ?

A.S. : On ne va rien faire, les traîtres parmi eux, qui ont participé à la tuerie et à la violence, auront peur et quitteront la ville, les innocents qui n’y étaient pas impliqués n’ont rien à craindre : ils étaient, sont et resteront nos frères et nos voisins. Finalement, je vais vous raconter une dernière histoire qui s’est passée avec moi personnellement. La semaine dernière, je suis passé par un barrage. Voyant le soldat qui était sur le côté, je l’ai reconnu, c’était mon ami d’enfance et mon voisin que je n’ai pas vu depuis le début de la révolution. Je me suis arrêté en face de lui et j’ai dit : « Je suis un révolutionnaire, je n’ai pas peur de toi, vas-y, tu peux me tuer ! » Le soldat perplexe, a répondu après un instant d’hésitation : « Je sais que tu es armé, je ne veux pas te tuer, par contre, toi tu peux me tirer dessus ! » Chacun de nous attendait que l’un ou l’autre tire, et finalement, le soldat a jeté son arme par terre en criant : « Impossible, je ne peux pas te tuer, tu es mon frère ! » Alors pensez-vous que la discrimination confessionnelle a une place dans nos cœurs ?

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Par NA de Syrie Moderne Démocratique Laïque

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