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Zied Krichan : « Depuis le 14 janvier, l’essentiel des batailles politiques se passe dans les médias. »

août 4, 2012

A Tunis, on entend deux sons de cloche à propos du quotidien arabophone Al-Maghreb. Il n’est pas rare d’entendre qu’il diffuse des rumeurs et des fausses informations, et même ceux qui nous engagent à le lire le reconnaissent. Mais il n’est pas rare non plus d’entendre que ce journal, qui passe pour être le journal de l’opposition, est le plus lu. Dans le centre-ville, les exemplaires sont épuisés dans les kiosques dès 14 heures. Ce quotidien lancé le 23 août 2011 n’est en vérité pas tout neuf. Il s’agissait à l’origine d’une revue bilingue, fondée en 1988 et interdite en 1990. Au moment de son lancement en arabe, des anciens de la revue sont revenus, et parmi eux Zied Krichan, qui a rejoint l’équipe en tant que directeur de rédaction. « Moi, je me considère tout simplement comme un journaliste qui se permet d’avoir de temps en temps quelques idées ; c’est aussi modeste que cela, c’est aussi important que cela, aussi, dans notre métier. »

Quand nous lui demandons si l’engagement politique du fondateur, Omar S’habou, a une incidence sur son travail, il hausse les épaules. « Moi, Bourguiba, c’est pas ma tasse de thé, et mon idéal de modernité ne transite pas nécessairement par Bourguiba. Il y a des discussions assez violentes, y compris contre les opinions du patron. » Comme il fallait s’y attendre de la part du directeur du principal journal d’opposition, la discussion s’oriente très vite sur la  situation politique.

Al-Maghreb passe pour être le quotidien le plus lu en Tunisie, et on nous a parlé à la rédaction de tirages qui ont doublé ou triplé. Comment interprétez-vous cette progression ?

Zied Krichan : C’est un journal qui répond à un besoin. Disons que nous ne sommes pas un journal populaire, on n’est pas non plus un journal élitiste. On est un journal d’opinion et d’information, et qui a une ligne éditoriale assez claire. Sans fausse prétention, je peux dire qu’après quelques mois le journal est devenu l’un des journaux des élites tunisiennes, au sens large : politiques, intellectuelles, économiques, artistiques, et des professions libérales.

Comme vous le dites, vous passez pour avoir une ligne éditoriale assez claire. Comment est-elle orientée ?

ZK : Nous avons eu en Tunisie une expérience extrêmement douloureuse où le parti s’accapare l’appareil de l’Etat, ce qu’on appelle le parti-Etat. Le néo-Destour a théorisé dans son congrès de 64 la fusion du parti et de l’Etat, et donc l’Etat qui devient au service du parti, et le parti au service de l’Etat, d’une certaine manière, c’est toujours ambivalent. Et nous sommes en train de voir d’une manière très rapide le mouvement Ennahdha qui va dans cette voie, comme un parti qui s’installe et veut contrôler tout l’appareil de l’Etat. Le discours apparent est un discours d’un parti ordinaire, pour ne pas le qualifier autrement, mais en fait il a déposé hier un projet de loi qui criminalise l’atteinte au sacré, et quand on lit l’exposé des motifs, on est horripilé : les caricatures danoises, le blasphème ordinaire, dans les rues. On cite Persépolis, l’atteinte au Coran dans une mosquée du sud, l’exposition de la Abdeliyya… Tout ça comme étant la preuve qu’il y a dans ce pays une atteinte au sacré qu’il faut criminaliser. Donc on s’attaque à la liberté de conscience, à la liberté de création… Parce qu’à la limite, on pourrait être d’accord que, quand il s’agit d’insulte ou de dénigrement ostentatoire du sacré, on peut négocier. Mais la tradition prophétique [qui est identifiée au sacré dans le projet de loi ndlr], ça veut dire quoi ? Demain, un chercheur qui travaille sur la période prophétique, s’il ose émettre certaines hypothèses de travail, il sera condamné à deux ans de prison ? Mais c’est de la folie furieuse !

Et vous pensez qu’ils espèrent réellement faire passer cette loi ? N’est-ce pas juste un appel aux salafistes ?

ZK : Non, ils sont sérieux. C’est un projet de loi en règle, trois articles au code pénal, un exposé de motif. Et pour eux c’est logique. Puisque nous avons cédé sur la charia et sur l’article 1 de la constitution qui stipule que l’Etat est musulman… un article assez ambigu dans sa formulation arabe : est-ce que l’Islam c’est la religion de l’Etat ou la religion de la Tunisie ? Il faudrait renforcer cet article 1 en criminalisant l’atteinte au sacré, et ça c’est le discours de tous les jours.

Qu’est-ce que vous comptez faire ? Quelle va être la réaction du journal ?

ZK : On va consacrer notre une de demain à cela. Et nous allons essayer, comme nous le faisons quasiment tous les jours, de décortiquer, d’analyser, et de voir aussi le non-dit dans tout cela. Dans l’action du gouvernement, la chose la plus importante, c’est pas tellement les réalisations socio-économiques, c’est le glissement sémantique. C’est le fait de prendre un mot qui peut paraître anodin, consensuel, et de lui donner un contenu intégriste. En Tunisie, qui est un pays musulman, le peuple a des traditions, il y a des choses sacrées, et porter atteinte à ces choses peut être rédhibitoire. De là à croupir en prison, de là à interdire la recherche, la création, la réflexion sur le sacré. Il y a une différence entre un blasphème et une réflexion sur la divinité. Pour eux, toute réflexion sur la divinité s’apparente au blasphème, c’est ça le glissement sémantique.

Pensez-vous que la bataille politique autour de cette loi va se passer davantage à l’Assemblée constituante ou dans les médias et dans l’opinion ?

ZK : Depuis le 14 janvier, l’essentiel des batailles politiques se passe dans les médias. C’est positif et négatif à la fois, mais c’est comme ça.

Et ça donne des résultats ?

ZK : Oui, souvent. Vous avez un exemple burlesque. Vous avez des discussions au sein du gouvernement sur la loi prévoyant l’indemnisation des prisonniers politiques. Et le gouvernement a tenu à ce que le projet soit ficelé et envoyé à la constituante. Pris de court, le ministre des finances Houcine Dimassi démissionne vendredi [27 juillet 2012]. Samedi matin nous sortons une grande interview avec ce bonhomme, et donc les télévisions, les radios, ont repris en boucle l’argumentaire de la démission. Résultat : le projet de loi est retiré de l’ordre du jour du gouvernement. Mais on nous dit : « Vous n’avez rien compris, c’est des fausses informations, c’est des rumeurs, nous ne renions rien… » Mais il a été retiré. Et le président de l’Assemblée, qui dit que ce projet de loi peut être étudié dans le cadre de la justice transitionnelle, l’a donc renvoyé aux calendes grecques.

Pensez-vous que le parti de Béji Caïd Essebsi, « Nida Tounes » (« L’Appel de Tunisie »), change quelque chose dans le paysage politique ?

ZK : Ça change quelque chose, incontestablement. Maintenant, disons que le problème du pays est le suivant. Vous avez un parti dominant qui représente un bon tiers de l’électorat. Il a eu 37% en 2011. Je pense que son volume réel est aux alentours du tiers. Et ce n’est pas demain que ce parti-là va disparaître, il est déjà ancré dans la réalité d’aujourd’hui, et je pense qu’il le restera pour de nombreuses années. Mais en face du tiers il n’y a rien, un fatras de partis. Il y a des partis qui avaient une certaine légitimité de combat et qui se sont fracassés lors des élections, et des petits partis qui ne représentent pas grand-chose, qui se sont ralliés à Nida Tounes. Il y a une mécanique, un appel d’air net et indispensable. On a vu un engouement. Maintenant, cet engouement est souvent un engouement par défaut, parce que les gens ne veulent pas d’Ennahdha. Un homme de 86 ans ne peut pas parler à la jeunesse, et on a vu que la jeunesse n’est manifestement pas très intéressée par le vote. Je ne sais pas si le mouvement d’Essebsi est un peu comme on le présente, il est incontestable qu’il y a un engouement pour ce parti, il y a plus de cent mille demandes d’adhésion, ce qui pour un pays comme la Tunisie est quelque chose d’assez énorme. Maintenant je crois qu’il parle beaucoup plus aux adultes qu’aux jeunes, beaucoup plus aux femmes qu’aux hommes, parce qu’Ennahdha, justement, c’est beaucoup plus un vote masculin, vieux, de la côte est. Ennahdha est assez faible dans les zones reculées, ce qui est paradoxal, mais c’est comme ça. Elle a eu ses plus mauvais scores dans les quatre gouvernorats du nord-ouest qui sont les plus pauvres du pays. D’ailleurs le mouvement Ennahdha a une peur bleue face à Nida Tounes, et face aux fantasmes : que c’est un parti qui va recycler l’ancien appareil du Destour, qui va recycler l’argent sale des mafieux, qui est capable de le battre. Et du coup, leur volonté est, non pas d’exclure les apparatchiks du système Ben Ali du système électoral, mais de la vie politique. Et donc, si la loi [sur l’exclusion politique des anciens RCDistes ndlr] passe, Essebsi n’a pas le droit d’adhérer à un parti politique, parce qu’il a été le président de l’Assemblée jusqu’en 90.

On sent un glissement d’Ennahdha dans l’opinion, on se rend compte que ce n’est pas un parti si hégémonique que ça, que c’est une force politique importante mais intégrée dans un jeu démocratique, qu’à l’assemblée toutes les propositions ne convoquent pas que des votes partisans. Et donc ce glissement dans l’opinion, est-il plus dû à sa ligne idéologique islamiste, qui effraie les électeurs avec des propositions de loi telles la criminalisation du sacré, ou plutôt à sa politique économique et sociale réelle, qui a déçu ses électeurs ?

ZK : L’aspect idéologique intéresse essentiellement les élites. Mais ce qui intéresse le commun des Tunisiens, c’est la vie de tous les jours, et là, la vie est injuste. C’est un pays qui est ingouvernable aujourd’hui. La révolution a sapé les fondements même de l’Etat. Et ça c’est dans les têtes, c’est pas dans le vécu. L’Etat et ses représentants ne valent rien symboliquement aujourd’hui, dans un pays où la peur du gendarme structurait l’espace public. Aujourd’hui, le président de la république est tourné en bourrique, le policier, c’est lui qui a peur, ce n’est pas le citoyen qui a peur du policier. Etc. Donc, eux croient détenir les rênes du pouvoir, mais en fait ils ont peu de choses de la réalité du pouvoir. Ils n’ont pas tout à fait l’appareil sécuritaire, ils n’ont jusqu’à maintenant pas du tout l’appareil militaire, ils n’ont pas l’administration, il n’ont pas l’école intermédiaire, alors ils disent qu’ils ont la rue. Et c’est ça qui est intéressant, c’est pas que de la théorie. Ils disent dans leurs communiqués divulgués par nos camarades d’Anonymous «  nous n’avons pas les élites, ni les artistes, ni l’administration, ni la presse, mais nous avons le peuple avec nous » Et ils n’ont même pas leurs propres alliés au pouvoir. Parce que les deux partis alliés à Ennahdha, Ettakatol et CPR, se comportent beaucoup plus comme des partis d’opposition que des partis de gouvernement. Parce que ce sont des partis qui n’assument pas le sale boulot. Ils ne sont pas du tout solidaires des coups qui tombent sur le gouvernement.

Si ce n’est pas l’aspect idéologique qui intéresse le plus la rue, en quoi les gens sont-ils déçus par la politique d’Ennahdha ?

ZK : Ce que les gens ordinaires reprochent à ce gouvernement, c’est la détérioration de ses conditions de vie au quotidien. Et c’est la première fois que les gens sont privés d’eau dans une région ; on a eu des pannes d’eau depuis 40 jours, d’électricité aussi, de plusieurs semaines, et ce n’est jamais arrivé. Avec un renchérissement du coût de la vie, la machine économique ne repart pas, le ministre du travail nous a promis 400 000 emplois en 2012, il n’y a même pas 40 000 emplois. J’ai interviewé le ministre de la justice qui me disait, au mois de mars : – Avec le budget complémentaire qui prévoit un taux de croissance de 3,5% (alors que la moyenne nationale ces dernières années était autour de 5%), on va réaliser 350 000 emplois. Et je lui dis : – Mais comment tu fais ce calcul ? Il m’a dit : – Auparavant, avec un point de croissance, on faisait 20 000 emplois. Je lui dis : – Donc tu ne sais pas calculer ! Parce que 3,5 ça fait 70 000, ça fait pas 400 000. Il dit : – Non, mais on va faire 400 000. Et moi, j’enregistrais, je lui demande :  – Je le sors demain ? Il me dit : – Je vais vérifier. Et ces gens-là sont aux commandes de l’Etat ! Moi, je ne suis pas économiste, mais il y a du bon sens. Et quand ils reprochent au gouverneur de la Banque centrale d’être responsable du renchérissement du coût de la vie, on rêve ! Ils sont sérieux ! Parce qu’elle a fait sonner la planche à billet quand le pays était en crise pour renflouer les banques et pour que l’économie ne stagne pas, et qu’il est normal qu’on ait un ou deux points de plus dans l’inflation, ils reprochent à la banque centrale de stopper l’économie et de causer l’inflation !

Pour vous, quelle est la priorité économique et sociale en Tunisie aujourd’hui ?

ZK : Tout le monde l’a dit, il faut un New Deal pour la Tunisie. Il faut de grands travaux publics structurants. Parce que ce n’est pas un traitement social, c’est un traitement économique qui prépare l’avenir, et en même temps qui peut faire travailler des centaines de milliers de gens. D’ailleurs, quand il y a eu les évènements du bassin minier de Gafsa le premier semestre 2008, c’était la décision du conseil des ministre de juillet 2008, les projets structurants. Qui théoriquement auraient du démarrer en 2009. Nous sommes en 2012, et ils n’ont pas encore démarré. Alors qu’il ne fallait rien attendre. A Sidi Bouzid, il fallait construire un hôpital, une route… Et les gens, quand ils voient les grosses machines des BTP sur le terrain, le pays repart, c’est tout, c’est de l’ordre du symbolique. Et c’est pas un problème d’argent.

Propos recueillis par Evan Fisher et Loïc Bertrand.

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