Skip to content

Oualid Chine : « Mag14 a pour seul parti pris celui de la Révolution »

août 27, 2012

Dans le sillage de la Révolution, la Tunisie a vu éclore de nombreux médias dont le site d’information en ligne Mag14. Référence directe au 14 janvier 2011, le site  n’a pas sa langue dans sa poche. Entre compte-rendu et analyse aiguisée de l’actualité, Mag14 s’adresse avant tout aux citoyens tunisiens mais aussi au lecteur étranger désireux de comprendre les événements qui agitent la Tunisie d’aujourd’hui. Car difficile aujourd’hui d’évoquer les médias sans parler de politique, qu’il s’agisse de nominations controversées à la tête de rédactions, de la liberté d’expression ou encore du projet de publier une liste noire des anciens journalistes affiliés au régime de Ben Ali. Nous avons demandé au rédacteur en chef de Mag14, Oualid Chine, comment le journal se situait dans un champ médiatique tunisien en pleine mutation.

A quoi ressemble votre parcours professionnel ? Comment êtes-vous devenu rédacteur en chef de Mag14 ?

Oualid Chine : Un parcours assez classique en Tunisie. Je suis passé du quotidien imprimé, Le Temps, au premier journal électronique tunisien, à savoir Webmanagercenter, avant de rejoindre le magazine L’Expression. Un hebdomadaire qui a eu souvent maille à partir avec la «milice médiatique» de Ben Ali, et qui a d’ailleurs fini par fermer sous les pressions des autorités. Une petite particularité, à savoir un diplôme d’ingénieur en communication multimédia, m’a peut-être permis d’appréhender plus facilement le tournant du web. J’ai donc dirigé pendant trois ans la rédaction de Tekiano, un journal dédié aux nouvelles technologies et à la culture émergente. Et c’est la Révolution qui a permis l’éclosion du projet Mag14.

Vous êtes à la fois le rédacteur en chef de Mag14 et en même temps un rédacteur très prolixe. Comment travaillez-vous ? 

OC : Du matin jusqu’au soir, dopé par la nicotine et la caféine. L’écriture, comme le journalisme est avant tout une passion. Ce qui permet de résister à des horaires pas toujours «très sains». 

Dans quelles conditions a été créé le magazine et par qui ? 

OC : Mag14 est d’abord une aventure amicale. Nous sommes un petit groupe d’amis décidés à présenter une alternative sérieuse dans un secteur jusqu’ici dominé par des titres largement impliqués dans le «benalisme».

De qui se compose l’équipe rédactionnelle de Mag14 ? Quelle est la moyenne d’âge ? 

OC : Le noyau dur est constitué de journalistes professionnels, épaulés par des passionnés de l’écriture, et des universitaires. Des lecteurs séduits par le style Mag14 nous envoient également leurs contributions. Ce qui nous permet d’avoir un petit réseau de correspondants dans différentes régions de la Tunisie, mais aussi dans des pays comme le Canada, la France, ou le Qatar. La moyenne d’âge de l’équipe se situe autour des 35-37 ans.

En l’absence de subventions publiques, comment se finance le magazine ?

OC : A ce stade, Mag14 reste tributaire de l’engagement volontaire de l’équipe de rédaction. Et nous comptons à terme capitaliser sur notre succès auprès de notre lectorat qui s’élargit de jour en jour, pour susciter l’intérêt des annonceurs. Ce qui distingue peut-être Mag14 des autres titres de la presse électronique tunisienne, c’est que nous ne sommes ni soutenus ni financés par aucune ONG tunisienne ou étrangère. Aucune entreprise de presse, aucune société n’est derrière Mag14. Nous nous suffisons à nous-mêmes, et espérons faire la différence en comptant d’abord sur nos propres moyens. Un pari sur l’avenir que le web nous permet d’assumer.

Pourquoi avoir choisi le web comme média ?

OC : Le web s’est imposé comme une évidence dans un pays très connecté, et qui compte plus de 2,5 millions d’usagers assidus des réseaux sociaux. Dans la Tunisie d’aujourd’hui, toute l’actualité passe par le web. Par ailleurs, les très faibles coûts qu’impliquent le développement et la maintenance d’une plate-forme de publication sur le Net, sont sans commune mesure avec les frais induits par un journal imprimé. Or seul le web pouvait nous garantir une audience respectable sans devoir en payer le prix fort. 

Mag14 est un magazine francophone qui se concentre sur l’actualité nationale. Pourquoi ces choix ?

OC : Le parcours professionnel de la plupart des membres de l’équipe a été effectué en langue française. Le choix s’est donc tout naturellement porté sur le français, ce qui nous permet de toucher la communauté étrangère en Tunisie, mais aussi les Tunisiens d’outre-méditerranée. Il est tout aussi intéressant pour nous d’interpeller les lecteurs francophones aux quatre coins de la planète, et de leur fournir des informations et des analyses objectives sur la Tunisie.

Vous accordez une grande place à l’actualité politique et vos articles se montrent critiques à l’égard des tenants du pouvoir. Ce ton correspond d’ailleurs au slogan du magazine « La révolution ne s’est pas terminée le 14 janvier ». Considérez-vous, comme Zied Krichan de al-Maghreb, que les enjeux politiques se jouent sur le terrain des médias ? 

OC : C’est une évidence. Dans une démocratie, les enjeux politiques se jouent principalement sur le terrain des médias. Si la vie politique tunisienne ne passait pas par les médias avant le 14 janvier, c’est tout simplement parce que les journaux étaient complètement vidés de leur substance. Les quelques politiciens aux ordres se limitaient à ânonner les «réussites exemplaires du président-dictateur général». Or interpeller les citoyens, les convaincre du bien-fondé d’un programme politique, passe nécessairement par un relais médiatique, en Tunisie, comme partout ailleurs dans le monde. Sauf qu’en effet, la situation est nouvelle dans notre pays. Ce qui accroît d’autant les pressions exercées sur les médias, surtout dans un contexte pré-électoral, comme aujourd’hui. Ce n’est d’ailleurs pas complètement par hasard, que ces jours-ci, il est à nouveau question d’établir la « liste noire » des journalistes collabos de l’ancien-régime, alors que le sujet a été étouffé durant plus d’une année.

Comment Mag14 s’inscrit dans le champ médiatique tunisien ? Quel est son lectorat ? 

OC : Mag14 a pour seul parti pris celui de la Révolution. Au-delà des slogans, il s’agit pour nous de coller aux revendications qui ont fait descendre les citoyens tunisiens dans la rue. Nous voulons aussi, plus prosaïquement, répondre aux besoins informationnels de nos concitoyens. Or leurs préoccupations transcendent le plus souvent les clivages droite-gauche. La priorité étant pour nous de contribuer à prévenir et dénoncer les retours en arrière, les tentatives de recyclage des ruines de l’ancien régime. 

Le SNJT (Syndicat National de Journalistes Tunisiens) a récemment publié son rapport 2012 sur l’état des libertés de la presse où est recensé un grand nombre de cas de pressions et d’agressions sur les journalistes. Les rédacteurs de Mag14 semblent également attentifs à cette question. Où en est la liberté de la presse en Tunisie selon vous ?

OC : La liberté de la presse a été arrachée en Tunisie au prix du sang. Celui des Blessés et des Martyrs de la Révolution. C’est un acquis que nul ne pourra remettre en question, malgré certaines tentatives d’intimidation visant à limiter le champ d’action des journalistes. Les professionnels de l’information bénéficient aussi, aujourd’hui, de la formidable caisse de résonance que constituent les réseaux sociaux. 
Malgré les agressions, malgré certaines nominations controversées à la tête d’institutions médiatiques de premier plan, les citoyens tunisiens en général, et les journalistes en particulier, ne craignent plus de prendre la parole. C’est d’ailleurs peut-être le seul acquis indiscutable de la Révolution. Les Tunisiens restent mobilisés, et les tentatives hégémoniques ont le plus grand mal à passer. 

Que pensez-vous du rôle joué par Internet et les réseaux sociaux pendant la Révolution ?

OC : Un rôle de catalyseur, de mégaphone planétaire. Si les mouvements de révolte du bassin minier en 2008 n’ont pu atteindre l’ampleur de la contestation de décembre 2010, c’est aussi à cause de la faiblesse de la pénétration des réseaux sociaux à l’époque. Les caméras vidéos se sont totalement banalisées depuis qu’elles sont intégrées aux téléphones portables. Or couplées à des sites comme Facebook ou YouTube, elles permettent au citoyen lambda de présenter sa version des faits, sans passer par les fourches caudines de la censure étatique. Difficile de prévoir ce qui aurait pu se passer en décembre 2010 et en janvier 2011, si des vidéos n’avaient pas exposé au monde entier l’ampleur de la répression. L’horreur des images des blessés et des morts de Kasserine et de Thala, et leur diffusion à l’échelle planétaire ont eu pour effet de galvaniser l’opinion tunisienne, et de donner la dernière estocade à un régime dictatorial à bout de souffle. 

Vous avez répondu, non sans virulence, à des articles parus dans Le Monde concernant la Tunisie. Quel regard portez-vous sur la couverture médiatique de la Tunisie par les médias français (et étrangers) ? Considérez-vous que la presse étrangère relaie les enjeux réels de la société tunisienne actuelle ? 

OC : Les médias internationaux en général et français en particulier ont beaucoup perdu de leur crédibilité et de leur «autorité morale» en Tunisie. Notamment à cause de tous ces articles publiés avant le 14 janvier, qui étaient souvent peu critiques vis-à-vis de la dictature de Ben Ali, considérée presque comme un mal nécessaire, un «rempart à l’intégrisme». Or ces mêmes médias se permettent aujourd’hui des critiques parfois non-fondées, et dans certains cas exagérées de la réalité tunisienne actuelle. En clair, nous ne sommes pas vraiment sortis de la carte postale folklorique. Même si le soleil et les plages de sable fin ont cédé la place au barbu grimaçant. Certes des risques planent encore sur la transition démocratique. Et les actes de violence menés par les salafistes qui paraissent bénéficier d’une certaine mansuétude de la part des nouvelles autorités représentent clairement l’une de ces menaces. Mais il ne faudrait pas pour autant passer d’une caricature, forcément réductrice, à une autre. Peindre systématiquement le diable sur la muraille ne rend pas service à notre démocratie naissante. 
On remarquera que les journalistes français les plus objectifs sur la Tunisie sont ceux qui ont séjourné un certain temps dans le pays, et qui continuent d’entretenir des liens étroits avec les Tunisiens via les réseaux sociaux. On relèvera à ce propos que des médias en ligne comme Mediapart ou Rue89 semblent avoir évincé, auprès des lecteurs tunisiens, les vénérables titres de la presse française de papier, comme Le Monde
En somme, il n’y a pas vraiment de secret : on ne peut prétendre écrire objectivement sur la Tunisie engoncé dans ses idées reçues, et à partir de son fauteuil parisien. Surtout qu’aujourd’hui, les Tunisiens ont les moyens de répondre, et ne s’en priveront pas.

Propos recueillis par Iza Zmirli

Accueil

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :