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Ayman Rezgui, journaliste chargé des libertés au SNJT : « Sous Ben Ali on avait un ennemi, c’était clair. Aujourd’hui, on en a trois »

septembre 20, 2012

Vendredi 24 août , le principe de grève générale dans le secteur de l’information est voté au cours d’une assemblée extraordinaire réunissant la plupart des syndicats de presse tunisiens dont le syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT).  Parmi les raisons invoquées, l’immobilisme du gouvernement face aux nombreuses agressions et pressions subies par les journalistes. Dans un entretien accordé début août,  Ayman Rezgui, journaliste et chargé des libertés au sein du SNJT, nous a fait part des conditions tendues dans lesquelles les journalistes tunisiens exercent aujourd’hui leur métier.

« Il y a un renouvellement, il y a un changement ça c’est clair. (…) mais il y a aussi des régressions, un retour en arrière », déplore Ayman Rezgui, journaliste pour la chaîne « Al hiwar ettounsi » qui a connu la censure et la répression notamment  pour avoir couvert les émeutes du bassin minier de 2008. Des caméras ont alors été confisquées et des journalistes agressés dans la rue par la police politique de Ben Ali. Promu rédacteur en chef de la chaîne au lendemain de la Révolution, Ayman Rezgui sait aussi que le combat pour l’information est loin d’être terminé. Comme en atteste le rapport du SNJT publié en mai dernier, les cas d’agressions et de pressions contre les journalistes sont encore d’actualité. Mais qui en est l’instigateur  aujourd’hui?  Malaise. Car  la répression actuelle prend des contours  aussi flous que protéiformes.

« A l’époque de Ben Ali, on avait un seul ennemi, c’était clair (…). Après la révolution, on a maintenant trois ennemis : il y a toujours la police qui tabasse les journalistes (…),  les politiciens – les leaders de partis politiques même les députés au sein de l’ANC. Dès que le journaliste commence à les critiquer, à poser des questions un peu énervantes, (…) ils n’invitent plus aux conférences de presse, ils le gênent, ils l’insultent, parfois ils l’agressent et ça c’est grave. Le troisième ennemi c’est les milices ou bien les partisans des partis politiques, surtout les partisans d’Ennahda, le parti au pouvoir. Ils ne ratent pas une occasion pour agresser les journalistes,  confisquer les caméras, les micros. Si vous jetez un coup d’œil sur les réseaux sociaux, Twitter, Facebook, vous allez voir, il y a un acharnement anormal sur les journalistes, animé par les leaders de ce mouvement Ennahda. »

Face aux dangers que représentent ces divers groupes  de pressions plus ou moins formels, les journalistes tunisiens n’ont qu’un seul recours : la loi. Or les articles 115 et 116 censés assurer la protection juridique des journalistes ne sont  toujours pas appliqués.  « Dans l’article 115 on a été clairs sur la protection du journaliste, celui qui agresse un journaliste risque jusqu’à un an de prison, une amende  qui varie entre 1000 et 5000 dinars », précise Ayman Rezgui. La sanction encourue est lourde, ce qui explique l’intérêt de certains à ne pas la voir appliquée. Face à ce vide juridique, le syndicat ne reste pas inactif. « On essaie maintenant de faire du lobbying au sein de l’ANC (Assemblée nationale constituante), de voir les députés démocrates qui essaient de faire  pression (…) pour qu’on puisse vraiment appliquer ces deux articles. On a fait un travail avec des juristes pour réussir à écrire ces deux articles et à convaincre les partis avant les élections » explique le journaliste avant de déplorer : « Les partis politiques avant les élections te donnent des promesses, dès qu’ils sont au pouvoir ils oublient tout ça ». Effectivement, la question de la liberté de la presse demeure un argument électoral plus qu’une réalité.

Diffamation et  « presse photoshop »

Si les médias subissent des pressions extérieures, les blocages viennent également du secteur. Ayman Rezgui pointe entre autre l’absence de solidarité entre journalistes.« Ce qu’on essaie de faire c’est de consolider la solidarité entre les journalistes. Il y a des journalistes qui ne réagissent pas malheureusement aujourd’hui », explique-t-il, évoquant les cas d’agressions dont sont victimes ses confrères.  De plus, la profession ne forme pas un bloc homogène regroupé en un seul et même syndicat. Comme nous l’indique Ayman Rezgui, de nombreux techniciens, chauffeurs et autres professionnels travaillant pour les médias sont représentés par la machine syndicale historique qu’est l’ UGTT. Difficile dans ce cas de fédérer selon le membre du SNJT.

Un autre phénomène préoccupant a également fait son apparition depuis la Révolution : la diffamation et le retour de la presse à scandales. « Le problème maintenant c’est pas le nombre des médias, le problème c’est le dérapage qui ne respecte pas la déontologie de la presse. Ça c’est un grand problème », estime le journaliste. Ces dérives ne touchent pas uniquement une certaine presse à sensations. Le journal d’opposition Al-Maghreb  a plus d’une fois fait parler de lui pour des affaires de montage photo, au point d’être rebaptisé par ses détracteurs « la revue photoshop ». Si des procès ont lieu, Ayman Rezgui dénonce pourtant une justice à deux vitesses où les médias proches du pouvoir bénéficient d’une certaine immunité : « Il y a des journaux comme Al Massa ou Al damir qui publient des choses horribles mais rien ne se passe, personne ne se fait arrêter. »

« Un journaliste dont le salaire ne dépasse pas 150 euros peut écrire n’importe quoi. »

Ce phénomène nouveau  ne répond pas tant à des considérations idéologiques qu’à des intérêts économiques, selon le journaliste. « Quelques patrons de médias cherchent à gagner de l’argent, à vendre leurs journaux. C’est leur premier souci, ils s’en foutent de la déontologie, de la presse. C’est pas leur problème ça. Ça c’est notre problème. » Le SNJT mène justement des campagnes de sensibilisation  mais son action reste limitée. « On essaie de défendre la déontologie de la presse et de guider unpeules journalistes mais malheureusement (…) tout ce qu’on peut faire c’est d’exclure quelques journalistes qui refusent les normes, la déontologie, qui continuent d’insulter. »

Dans un contexte économique où les journalistes sont souvent sous-payés, la diffamation devient un élément difficile à contrôler. « Si on applique la loi, il y a une convention collective pour la presse écrite : un journaliste qui a fait Bac+4 a normalement droit à un salaire à peu près dans les 600 euros (1200 dinars environ) mais malheureusement les patrons des médias ne respectent pas la loi. On a aujourd’hui en Tunisie des journalistes qui sont payés 200 dinars, 300 dinars. Un journaliste dont le salaire ne dépasse pas 150 euros peut écrire n’importe quoi. » De plus dans un contexte où les subventions publiques sont inexistantes, le marché des médias, de plus en plus concurrentiel, reste dépendant de la publicité. « Malheureusement les médias sont maintenant dans une course pour gagner plus de publicité : il vous faut plus de visibilité, plus d’audience et du coup il y a des journaux, des médias qui tombent dans la diffamation pour gagner plus d’audience. »

 Action limitée du syndicat, pressions, diffamations, la révolution n’a pas complètement effacé les mécanismes répressifs d’hier et apporte avec elle de nouveaux maux venant ternir l’image des médias. Confronté à divers enjeux, de nouvelles tensions et des acteurs émergents, le paysage médiatique tunisien s’avère complexe, à l’image de la société dont il est censé représenter les attentes et les préoccupations. La période de transition cruciale que traverse le secteur a au moins le mérite de  rappeler que le processus révolutionnaire se joue aussi  sur le terrain des médias.

Iza Zmirli

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