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Qui a tué Cheb Hasni, le rossignol du raï ?

septembre 29, 2012

Cheb Hasni , le roi du raï sentimental, meurt assassiné à 26 ans, le 29 septembre 1994, à 11h58. Pan pan, son corps est retrouvé sans vie, gisant à l’angle de la rue où il vivait avec ses parents, dans le quartier Gambetta, à Oran. Le 29 septembre 1994, à la mort de Cheb Hasni, c’est toute la génération parabole qui est en deuil.

Véritable Stakhanov de la chanson, il sort 150 albums en huit ans, ce qui représente somme toute des milliers de cassettes audio vendues dans tout le pays, mais aussi en Afrique, en Asie, en Europe et à Las Vegas.

Assassiné parce qu’il chantait l’amour impossible, les romances du pays, les problèmes de logement et les affres du désir, thématiques jugées « démoniaques » et « débauchées » par certains.

On lui rend hommage comme on peut. En 1997, toutes les épiceries de la capitale sont approvisionnées en chewing-gum à la fraise avec dedans, des images du troubadour à collectionner.

L’amour façon parabole

En 1986, à seulement dix-huit ans, Cheb Hasni chante pour la première fois en duo avec Cheba Zahouania, de dix ans son aînée. Le morceau s’appelle « El Baraka ». Ça raconte une nuit d’étreintes dans la vie d’un jeune couple pas encore marié, caché dans une baraque en ruines ; le refrain c’est « ils font l’amour dans une baraque pétée ». Avec cette chanson, Cheb Hasni devient l’idole de centaines de jeunes qui souffrent du manque de logements et d’intimité.

Il chante sur les scènes des cabarets oranais, le Biarritz ou le Simbad, sur le vieux port, là où le couvre-feu n’est pas encore vraiment respecté. Ses spectacles attirent une clientèle venue des quatre coins du pays. La nuit, tous les oiseaux cherchent à survivre au rythme des sonos mal réglées, pour oublier les attentats et les listes infinies d’assassinats.

Le jour de la mort de Cheb Hasni, dans le quartier Gambetta, tout le monde pleure le roi de l’amour à l’algérienne : les vieux en burnous, les jeunes qui exceptionnellement décident de ne pas chiquer, les enfants en claquettes. Tous se demandent comment continuer à croire que la guerre finira un jour. Celui qui chantait « Bayda mon amour » et « J’ai mal au coeur » est mort, vive le raï.

« Tu ne tueras point »

L’année de la mort du rossignol marque le durcissement du discours intégriste. Les guérilleros qualifient tous les artistes et intellectuels, sans distinction aucune, de « laïco-assimilassionistes », de « communistes » et d’ « apostats ». Les lettres de menaces arrivent par centaines aux domiciles des personnes jugées subversives et aux rédactions de journaux. Une à une, les âmes artistes et les têtes pensantes tombent. Les meurtriers ignorent souvent l’identité de leurs victimes. Cette équation permet aux commanditaires d’avoir les mains propres et aux exécutants d’avoir la conscience tranquille. C’est cette même équation qui fait que dans la triste histoire des meurtres de figures publiques, le bougre aux mains tachées de sang ignore souvent pourquoi il l’a fait, tuant Gandhi, Martin Luther King, Benazir Bhutto, Anouar el-Sadate ou Yitzhak Rabin comme il aurait pu tuer une mouche par mégarde, la main tremblante, pan pan ou boum!, visant au hasard, la tête embrouillée, les idées peu claires, la gorge sèche.

Cheb Hasni n’est pas le seul, il y en a tant d’autres. La liste de personnes à abattre est si longue, des kilomètres et des kilomètres. Et des kilomètres.

L’écrivain Tahar Djaout qualifiait l’intégrisme de « fascisme théocratique ». Une phrase prémonitoire qu’il publie dans l’une de ses chroniques devient le fer de lance de la presse indépendante algérienne : « Si tu parles, tu meurs, si tu te tais, tu meurs, alors écris et meurs ». Le 26 mai 1993, deux jeunes cachés dans la cage d’escalier de son immeuble lui tirent deux balles dans la tête.

Le 15 juin 1993, à 9h30, le psychiatre Mahfoud Boucebci est poignardé à l’entrée de l’hôpital Drid Mohamed.

Le 22 juin 1993, le sociologue Mhamed Boukhobza, qui avait travaillé de pair avec Pierre Bourdieu sur la disparition de la société pastorale en Algérie, est ligoté, égorgé puis poignardé dans son domicile du Télemly.

Le 5 Mars 1994, Ahmed Asselah, directeur de l’école des Beaux-Arts d’Alger, est assassiné. Quelques minutes plus tard, les meurtriers achèvent son fils unique, Rabah.

Le 10 Mars 1994, le metteur en scène Abdelkader Alloula, qui faisait vivre le théâtre en arabe populaire depuis plus de trente ans, adaptant Cervantès, Gorki et Gogol, est assassiné à Oran.

Le 4 décembre 1994, Saïd Mekbel, rédacteur en chef du quotidien indépendant Le Matin, est assassiné alors qu’il s’attablait à une pizzeria fréquentée par les employés du journal.

Le 15 février 1995, l’architecte et féministe Nabila Djahnine est abattue à Tizi-Ouzou.

Et des kilomètres de noms.

Dans chacune de ces affaires, le procédé est le même : filature de la personne à abattre, connaissance parfaite de ses moindres faits et gestes, travail propre et silencieux. Du vrai travail de professionnel.

« C’était mieux avant »

Sur la place Gambetta, à Oran, on ne se réunit plus le 29 septembre, pour repenser à cette matinée où les pan pan ont mis fin à la carrière du rossignol. C’est du passé, n’en parlons plus. Tout ça, c’est derrière nous. Maintenant, les années 2000, c’est une autre histoire.

Les années 2000. La deuxième décennie, celle du pardon, de la réconciliation, d’un chemin qui mène à une vie meilleure, apaisée.

Déjà, les parents avaient cette larme de nostalgie à l’oeil quand ils évoquaient leur génération à eux. C’était mieux avant. Les années 60. Les années 70. Les virées sur les plages de Zemmouri ou Aïn-Taya. La mini-jupe et les pattes d’éléphant qui couraient dans les escaliers de la Fac de Lettres d’Alger. Le centre-ville avec son Milk Bar, son Marhaba, son Névé, son Lotus ; tous ces cafés où femmes et hommes tiraient sur leurs cigarettes et buvaient leur café noir – avec trois cuillers de sucre, s’il vous plaît. Où on écoutait Georges Moustaki, Idir, et les Beatles sous-titrés.

Nos frères et soeurs aînés nous sortaient la même rengaine, avec un rictus en prime. C’était mieux avant. Les années 90. La génération parabole. Ceux qui regardaient Agence Acapulco et dansaient sur du Whitney Houston. Qui, après les cours, parlaient des attentats, s’inquiétaient pour le pays, alors que pour nous, les morveux, un attentat ça voulait dire pas d’école aujourd’hui et tu as le droit de regarder la télé. Oui, c’était mieux avant, mais aujourd’hui on fait quoi, nous les morveux ?

On tente de comprendre pourquoi le rossignol du raï est mort, et on prend soin de ses photos trouvées dans les chewing-gum à la fraise, histoire de lui rendre hommage.

Et on fait face au passé, puisque c’est plus facile pour la deuxième génération de raconter.

Magda Maaoui

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One Comment leave one →
  1. septembre 28, 2013 11:17

    Allah yarhem tous les morts de cette decennie

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