Skip to content

Les crimes d’honneur en Jordanie

octobre 10, 2012

« Je l’ai tuée parce qu’elle n’était plus vierge, elle a fait une erreur volontairement ou non. Il vaut mieux qu’une personne meure plutôt que la famille entière soit couverte de honte et de disgrâce. C’est comme une caisse de pommes. Si vous avez une pomme pourrie, la garderiez-vous ou bien vous en débarrasseriez-vous? Moi, je m’en suis débarrassé », affirmait Sarhan, meurtrier de sa sœur Yasmine violée par son beau-frère.1

Qu’une fille soit victime de viol, qu’elle se prostitue, qu’elle tombe amoureuse ou enceinte, qu’elle mâche du chewing-gum, passe beaucoup de temps au téléphone, porte des vêtements jugés inappropriés, se maquille ou agisse de façon contraire aux codes imposés par une société très conservatrice, justifie encore aujourd’hui chaque année, en Jordanie, une vingtaine d’assassinats sordides (répertoriés), le plus souvent sur des filles, de la part de membres de leur famille. Depuis 1990, on estime qu’environ 11% des femmes tuées en Jordanie l’ont été au nom de l’honneur (rapport du Sénat français du 16 avril 2010). Pourtant le nombre exact de crimes d’honneur est difficile à évaluer en raison du cadre familial et privé dans lequel ils se déroulent et des possibles déguisements de ces crimes en accidents domestiques, suicides ou disparitions non élucidées.

Ces exécutions sont souvent accompagnées de traitements cruels, inhumains ou dégradants. Coups de couteau ou coups de feu multipliés, égorgements, strangulations… Tous les moyens utilisés pour commettre des crimes d’honneur témoignent d’une violence rare et d’un acharnement sur les victimes : un criminel allant par exemple jusqu’à asséner 64 coups de couteau à sa victime (Stabbed to death). Véritable entreprise de déshumanisation des filles, les crimes d’honneur sont la marque du mépris de la valeur et de la dignité des victimes.

Pourtant, l’honneur familial absout ces crimes vis-à-vis de la société et vis-à-vis de la loi. Selon les criminels, c’est la société qui exige d’eux de tuer leur parente soupçonnée de comportement déviant, dans la mesure où la notion d’honneur est centrale dans la société jordanienne. Au carrefour de trois influences, la société jordanienne est imprégnée de religion musulmane, elle est patriarcale comme dans tout le bassin méditerranéen et également tribale. Ces trois influences ont fait de la culture actuelle et des traditions sociales, un système basé sur l’honneur, où la famille et la tribu l’emportent sur l’individu et où la réputation domine les rapports sociaux. Dans ce système, la notion de communauté prime sur l’individu. Le comportement de l’un affecte la réputation du groupe entier.

L’honneur renvoie à deux notions différentes selon le genre de la personne qui l’évoque. Pour un homme, il consiste « entre autres choses à défendre ce qui [est] à lui et à répondre aux appels que lui [adressent] les membres de sa famille, de sa tribu ou du groupe plus large dont il [fait] partie ; l’honneur [n’existe] pour l’individu qu’en tant qu’il [participe] à une totalité plus large. Les femmes de sa famille – sa mère et ses sœurs, ses épouses et ses filles – [sont] sous sa protection, mais certains de leurs actes [peuvent] affecter son honneur : manque de modestie ou comportement susceptible d’éveiller chez des hommes n’ayant aucun droit sur elles des sentiments puissants qui [risquent] de mettre en danger l’ordre social. » (Hourani). Pour les femmes, l’honneur, appelé ird, est lié à leur conduite sexuelle : la femme a le devoir de garder, protéger et conserver cet ird (au début de sa vie, sa virginité), car il lui donne toute sa valeur et sa perte est irréversible (Mansour et alii). Les hommes ont la lourde charge de veiller à ce que rien ne puisse entacher cet honneur féminin. Et puisqu’il existe une pression sociale sur l’homme qui n’a pas été capable de sauvegarder l’honneur de sa famille, la transgression par les femmes des codes sociaux a souvent le prix du sang.

Pendant longtemps, l’honneur a excusé les crimes les plus horribles devant les autorités détentrices du pouvoir judiciaire. Alors que le meurtre, en Jordanie, est passible de la peine de mort, les « criminels de l’honneur » ont longtemps bénéficié de circonstances atténuantes et de réductions de peine pour leur crime. A ce titre certains assassins ne passaient pas plus de 6 mois en prison, alors même qu’en prison, ils étaient traités en héros. La punition infligée, loin d’être à la hauteur de l’horreur du crime, devenait motif d’honorabilité des assassins et rituel d’accession à la virilité. Les circonstances atténuantes pour motif d’honneur sont contenues dans deux principaux articles : les articles 98 et 340 du Code Pénal jordanien. L’article 340, relatif à l’adultère, prévoyait l’exemption totale pour celui qui surprend sa conjointe et future victime dans un acte adultère, mais uniquement si le comportement adultère de la victime ou la perte de sa virginité arrivait à être prouvé de façon fiable. Pourtant, dans les cours jordaniennes, une interprétation maximaliste de cet article permettait régulièrement d’excuser des meurtres avec préméditation. Après une longue campagne contre l’article 340, celui-ci a été amendé, prévoyant deux principaux changements: l’égalité entre le mari et la femme face à l’adultère du conjoint et le remplacement de l’exemption totale par des circonstances atténuantes.

Le seul article qui persiste aujourd’hui est l’article 98 qui mentionne que « celui qui commet un crime dans un excès de colère, à cause d’un acte indécent et dangereux de la part de la victime, bénéficie d’une réduction de peine ». Dans la pratique des cours jordaniennes, nul besoin de prouver l’acte indécent ou dangereux par un flagrant délit, seule la supposition du comportement indécent par le criminel suffit. D’ailleurs le « mauvais comportement » de la victime est régulièrement entendu par les cours dans un sens extensif, tout en détournant la culpabilité sur la victime. Les articles 99 et 100 du Code Pénal donnant également droit à la famille de la victime de retirer la plainte (dans le cadre de crimes d’honneur, la famille de la victime et du coupable se confondent) permettent aux criminels une autre issue clémente pour leur crime.

Pourtant, la Jordanie est depuis longtemps pionnière, au Moyen-Orient, en matière de droits de l’Homme. Elle a publié à la Gazette officielle de nombreux textes internationaux notamment, le 1er août 2007,  le texte de référence en matière de protection des femmes : la Convention pour l’élimination des discriminations à l’égard des femmes. Partout dans la Constitution et dans les textes de droit interne applicables, on retrouve l’affirmation des principes de droit à la vie, égalité, liberté, et de droit à la protection de ses droits. Le devoir de l’Etat jordanien est de protéger ses ressortissantes même dans le cadre familial et de leur porter secours en cas de menace. On remarque dans les déclarations et l’engagement des plus hautes autorités du pouvoir, notamment de la famille royale, un rejet affiché de ces crimes et une volonté croissante de s’engager contre leur perpétration. A ce titre, depuis 2009, la jurisprudence montre un durcissement des peines à l’encontre des criminels. La création, le 1er août 2009, d’un tribunal spécial pour les crimes d’honneur est venu harmoniser le traitement juridique des « criminels de l’honneur » et réduire progressivement leur impunité, grâce à l’emploi de juges sensibilisés et formés.

Si on retrouve régulièrement des justifications religieuses de ces crimes et parfois même une mise en scène religieuse du scénario criminel, aucun texte religieux n’autorise un tel crime. Dans l’Islam, religion de 94% des Jordaniens et religion d’Etat du Royaume Hachémite de Jordanie (en vertu de l’art.2 de la Constitution), le droit à la vie est un droit sacré, tout comme dans la religion chrétienne, plus importante minorité du Royaume dans laquelle des crimes d’honneur sont également perpétrés. La doctrine hanafite, école juridique la plus répandue en Jordanie, reprend ces valeurs à son compte. Selon celle-ci, d’après l’interprétation du professeur Hamdi Mourad, intellectuel musulman et professeur de droit islamique à l’Université de Balqa, seul Dieu a le droit de vie et de mort sur sa création : « en tuant, l’homme détruit l’esprit de Dieu qu’il doit garder et il se met à la place de Dieu ». Et pourtant sans aucun doute, certains musulmans appellent à commettre des crimes d’honneur au nom de l’Islam, malgré l’œuvre de sensibilisation de nombreuses figures des milieux intellectuels musulmans, tels que le Professeur Mourad ou le Prince Ghazi Bin Mohammed2, cousin du Roi Abdallah II de Jordanie, aux côtés de la famille royale toute entière.

Depuis 1994, date de la publication du premier article relatif aux crimes d’honneur « Murder in the name of Honor » par Rana Husseini, journaliste d’investigation pour le quotidien anglophone Jordan Times et pionnière de la dénonciation de ces crimes dans les médias, un mouvement de luttecontre les crimes d’honneur tente de résorber ce phénomène au niveau national, de protéger les victimes et d’éveiller les consciences. Les campagnes de sensibilisation ont permis de porter pour la première fois les crimes d’honneur à la conscience populaire et d’amorcer un débat public qui dure encore aujourd’hui. Révélateur de l’opposition interne entre conservateurs et progressistes, ce débat n’est pas encore résolu et l’éradication des crimes d’honneur ne pourra passer que par un changement des mentalités de la société jordanienne à l’égard de ses femmes.

Aujourd’hui se pose la question des réelles motivations des criminels : en éliminant une sœur, une cousine, une fille ou une mère, cherche-t-on vraiment uniquement à rétablir l’honneur prétendument perdu de la famille ? Dans une étude sur les fondements économiques des crimes d’honneur, la corrélation entre le niveau économique de l’assassin et la probabilité du passage à l’acte est mise en avant. Selon les auteurs (Mansour et alii), pauvreté, chômage et manque d’éducation sont les réels déterminants de ces crimes. Le choix rationnel qui guide l’acte du crime est parfois largement influencé par des motifs purement économiques, tels la récupération d’une part d’héritage.

Anne Kodais

                                                                                                                                                                                                       

1. Rana Husseini : Murder in the name of honor, One World Oxford, 2009, p.10.

2. Bin Muhammad (Prince Ghazi) : The Tribes of Jordan at the Beginning of the Twenty-first Century, Turab, Amman, 1999.

3. Né à la fin des années 90, ce mouvement s’est incarné en 1999 dans le « Comité National Jordanien pour l’élimination des crimes dits d’honneur » (Jordanian National Committee to eliminate so-called honor crimes). Rassemblés autour de la journaliste Rana Husseini et du pharmacien Basil Burgan, sept femmes et quatre hommes œuvraient pour faire émerger une prise de conscience sur l’existence et la gravité des crimes dits d’honneur et pour abolir les lois discriminantes envers les femmes. Au moyen de pétitions, de conférences de presse, de lobbying auprès des représentants élus du peuple, ils ont obtenu l’amendement de l’article 340, la publication à la Gazette officielle de la Convention internationale relative à l’élimination de la discrimination envers les femmes et à une prise de conscience nationale sur l’importance de lutter contre ces crimes.

Pour aller plus loin :

MANSUR, SHTEIWI et MURAD, The Economic Underpinnings of Honor Crimes in Jordan.

Rapport du Rapporteur spécial de la  High Commission on Human Rights sur les violences contre les femmes (p. 11) : http://www.unhchr.ch/Huridocda/Huridoca.nsf/0/42e7191fae543562c1256ba7004e963c/$FILE/G0210428.pdf

Site anglo-arabe dédié aux crimes d’honneur en Jordanie (études, témoignages de victimes…) : http://www.mathlouma.com/en/about-mathlouma

Le rapport de l’Organisation Non Gouvernementale Human Rights Watch « Honoring killers » d’avril 2004 (en anglais) : http://www.hrw.org/en/reports/2004/04/19/honoring-killers

L’article de G. Chatelard, « Honneur Chrétien et féminité, ou le mariage à la jordanienne », dans Chrétiens du monde arabe (dir. HEYBERGER B.), Autrement, Paris, pp. 212-225, 2003.

Publicités
2 commentaires leave one →
  1. octobre 11, 2012 7:35

    Reblogged this on Blog du GAMS and commented:
    Crimes liées « à l’honneur » #Jordanie

  2. janvier 8, 2013 3:15

    Excellent post. I definitely love this website. Continue the good work!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :