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Cinéma Sahara

octobre 14, 2012

Chedli Saker aurait pu passer une soirée tranquille, si nous n’avions pas cherché à connaître l’histoire du Cinéma Sahara.

Plus tôt dans la journée, nous découvrons cette vieille salle de projection du centre-ville de Tozeur, avec sa grande porte verte et son enseigne défraîchie. Le patron du café voisin nous désabuse rapidement : le cinéma a fermé depuis longtemps. C’est en essayant de rencontrer son ancien propriétaire, décédé, que nous tombons sur Chedli Saker, intellectuel prolixe, spécialiste du cinéma tunisien, universitaire et inventeur de la chronopsychanalyse, avec ses airs ahuris de Faustroll tunisien.

« Vous savez, l’histoire du Cinéma Sahara, ce n’est pas du tout une histoire d’amour de la culture, ce n’est qu’une histoire de business ! »

Le vieil intellectuel appuie ses derniers mots d’un ton méprisant, puis il se renverse en arrière et renifle d’un air définitif en dardant des regards entendus de notre côté, du côté de son ami accroupi sur le perron, et du côté de la rue déserte. Quand Chedli Saker parle, c’est tout l’univers qu’il prend à témoin ; le vieil homme n’a pas peur de dire la vérité. Il en a d’ailleurs payé le prix, comme en témoignent ses dents abîmées par un coup de marteau, reçu des années auparavant, au cours d’une sombre tentative d’intimidation. Des larmes de rage lui montent aux yeux quand il en parle. La lumière des réverbères imprime à sa face une couleur de sphinx ; nous réprimons un sourire, causé par les touffes de cheveux gris qui s’échappent en désordre de son bonnet rouge, enfilé par pudeur.

L’histoire du cinéma à Tozeur commence en 1952 ; les premières projections ont lieu dans un dépôt, puis au souk à blé, lequel sera transformé en cinéma en 1962. A l’époque, elles sont organisées par un certain Abdellatif Zubaidi Boualeg, « un illettré : pour lui, le cinéma, c’était du commerce » précise l’intransigeant Chedli Saker. En 1982, Mohammed Bel Hadj, un autre commerçant de Tozeur (« un autre illettré ! »),  fait construire une salle spécialement dédiée à la projection : Cinéma Sahara.

Les premiers temps, avec Boualeg, les appareils étaient archaïques, alors que le Cinéma Sahara disposait d’un très bon équipement, même s’il fallait apporter sa propre chaise pour assister au film. « Il y avait une projection par semaine, avec une audience de 40 à 300 personnes, surtout des hommes, de 14 à 40 ans. Mais ça dépendait beaucoup des films projetés : c’était surtout des films égyptiens, puis des films américains, avec des cow-boys, des gladiateurs… Puis quelques films européens sous-titrés. Plus rare encore, des films tunisiens. »

Chedli Saker s’échauffe lui-même en nous décrivant à grands traits l’activité remuante de la salle de projection. « On y allait en groupe, on y mangeait, certains commandaient du thé, du café… » Assez rapidement, Bel Hadj achète un local voisin de Cinéma Sahara et y installe un café maure pour ses spectateurs. Les films passaient chaque samedi soir, l’entrée coûtait 400 millimes; à l’époque, on disait « au cinéma comme au souk », parce qu’on ne garde pas le silence pendant la projection, on chante, on danse, on s’endort… Néanmoins, on s’engage avec l’histoire ! « Il y avait beaucoup d’empathie », approuve le vieil ami de Chedli Saker, resté silencieux jusque-là. Parfois, le projectionniste se trompait de bobine, il passait la première, puis la troisième, puis la deuxième, provoquant les réactions scandalisées de la salle : « Oh ! Mais il était mort celui-là ! » ou « Il a embrassé la fille tout à l’heure, et maintenant elle l’ignore complètement ! »

Boualeg abandonne l’activité cinématographique dans les années 1990. A la même époque, la concurrence de la télévision provoque la fermeture du Cinéma Sahara, qui n’est plus rentable. Mohammed Bel Hadj meurt en 1999 et sa veuve vend le cinéma, aujourd’hui transformé en annexe du café voisin. Quelques tables sont installées dans la salle vide, où les clients, en ce mois de ramadan, s’attardent autour d’un mraouba, café arrangé  à la tozeuroise, et on n’entend plus les samedis soirs, au Cinéma Sahara, que les borborygmes sereins des chichas et les exclamations des joueurs de carte.

Loïc Bertrand

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