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Optimistes mais pas naïfs

décembre 11, 2012

Leur but est simple : franchir les murs, casser les barrières. Ils sont Libanais, Palestiniens, Israéliens, Iraniens, Espagnols, Marocains, Français et se comprennent au carrefour de leurs langues respectives. Si l’on mettait tous leurs passeports sur une table, on pourrait même croire à un réseau international d’espionnage. Rassurez-vous. Ce n’est que la compagnie « Théâtre Majâz » en résidence au théâtre du Soleil, à la Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 22 décembre.

Plus d’un an après le succès de Croisades où l’on voyait défiler les conflits des dernières décennies, le Théâtre Majâz (« métaphore » en arabe) remonte sur scène avec Les Optimistes. Malgré le titre, ce n’est toujours pas pour parler de pâquerettes. Dans cette deuxième création, la compagnie se saisit avec beaucoup de tact de l’histoire – disputée – d’une période charnière de l’histoire du Proche-Orient, à savoir celle qui suit la guerre israélo-arabe de 1948.

La pièce commence avec l’arrivée en Israël de Samuel, jeune Français, venu vendre la maison d’un grand-père qu’il n’a pas connu : Benyamin Spiegel, journaliste d’origine polonaise, arrivé en Israël après avoir survécu aux camps d’extermination. Dans cette maison située à Jaffa (quartier arabe de Tel-Aviv aujourd’hui en pleine gentrification), Samuel tombe sur des carnets, des caisses pleines de papiers et part à la découverte de l’histoire de son grand-père. Sur scène, l’intrigue change alors d’époque. Un jour, du début des années 1950, Beyamin Spiegel reçoit une lettre écrite en arabe. Incapable de la lire, il demande à Taha, jeune poète et écrivain public palestinien, de la lui traduire : c’est la famille qui habitait dans la maison de Benyamin avant la « Nakba » de 1948 (« catastrophe », en arabe) qui demande des nouvelles de sa maison et de Jaffa, depuis le camp où elle est réfugiée au Liban. Le journaliste juif, réfugié en Israël, est affligé d’apprendre qu’il doit sa nouvelle sécurité à l’exil de toute une population. Taha et Benyamin, décident de répondre à cette famille, et de leur mentir en peignant une image idéalisée du Jaffa qu’ils ont connu.

De fil en aiguille, c’est un petit groupe atypique, composé d’Israéliens et de Palestiniens, qui se forme autour d’un journal clandestin destiné à donner des nouvelles – imaginaires – de Jaffa. Les Optimistes transforment la réalité du jeune État d’Israël pour faire vivre dans le cœur des familles palestiniennes éparpillées dans les camps des pays arabes environnants, l’espoir d’un retour.

« De 1948 à 1954, personne ne savait comment les choses allaient se passer, et tout aurait pu être différent. Les réfugiés pensaient qu’ils allaient repartir le lendemain chez eux. Mon père écoutait les discours de Nasser religieusement. « Demain en Palestine! » disait-on, les gens y croyaient, ce n’était pas de la naïveté. Dans Les Optimistes, nous avons cherché à ne pas juger les gens de cette époque-là, des deux côtés d’ailleurs, et à se mettre dans l’état d’esprit qui pouvait être le leur», explique Lauren Houda Hussein, comédienne franco-libanaise et co-directrice du Théâtre Majâz.

Pour parler de la grande Histoire en partant de la somme de petites vies, il leur a fallu construire des personnages aux trajectoires historiques les plus crédibles possibles, avant de les faire se croiser. Et par là travailler sur sa propre histoire, son héritage, et sa mémoire. Lauren s’est donc lancée dans des recherches sur cette période, notamment à travers les archives de l’armée israélienne, avec Ido Shaked, metteur en scène israélien de la compagnie – dont la famille est arrivée d’Europe de l’Est dans le mandat britannique de Palestine dans les années 1920, fuyant l’antisémitisme et la violence des pogroms. Après Croisades écrite par Michel Azama, Ariane Mnouchkine (directrice de la Cartoucherie de Vincennes, et figure du théâtre français) leur dit « qu’ils sont les mieux placés pour raconter leur propre histoire », ce qui était, de fait déjà engagé. Les grandes lignes des Optimistes sont dans les carnets d’Ido et Lauren depuis deux ans lorsqu’ils partent en résidence à Jaffa. De mai à août 2012, toute la compagnie va donc travailler là-même où se passe leur intrigue, pour mener des entretiens avec les habitants, et mettre en forme leur spectacle.

Et le résultat est à la hauteur du projet. La fiction tient le coup, grâce à l’épaisseur humaine et biographique de personnages aux identités composées, et aux réactions complexes.

Le pari de raconter une histoire humaine avant toute chose est tenu, les étiquettes « israélien », « palestinien », « juif », « chrétien », « musulman » tombent devant la densité des relations entre des gens qui agissent ensemble.

Le rythme est soutenu, les scènes s’enchaînent à la façon d’un film. Ca joue juste, c’est subtil et plein d’humour. On passe sans s’en rendre compte du français à l’arabe littéraire, de l’hébreu, à l’anglais, à l’arabe palestinien. Les personnages apprennent à se comprendre, et s’habituent à la langue de l’autre. Tout comme les acteurs de la compagnie « Majâz », au fil de leur travail collectif. L’essentiel de la communication au sein de la compagnie se fait dans « un anglais très coloré » selon Lauren Houda Hussein qui souligne au passage le tour de force réalisé par Sheila Maeda. Sheila incarne le personnage de Binyamin : « Elle est espagnole, mais joue en français avec un accent polonais, et en hébreu, sans le connaître. ».

Seul bémol, quelques détails de la mise en scène ne sont pas d’une grande originalité : esthétique parfois lisse, très figurative ; grand renfort de musique classique aux moments poignants ; métaphore un peu balourde de la maison symbolisée par un cadre de fer au dessus des personnages et adresses directes au public qui sortent le spectateur de la fiction pour rappeler la dure réalité de l’exil indéfini des Palestiniens, sans ajouter grand-chose au spectacle du point de vue artistique.

Mais cela tient à l’importance que Majâz accorde au message qui émane de la pièce. Pour Lauren, « l’artiste a un devoir de position dans la cité, qui est une position politique » sans pour autant que le théâtre ne devienne un tract : « On n’est pas une ONG, on fait un travail artistique exigeant, et la cause, politique, n’est pas une excuse pour faire du théâtre. Le « Théâtre Majâz » peut exister en parlant d’autre chose que du conflit israélo-arabe ».

Le Théâtre Majâz voudrait contribuer à faire évoluer les mentalités en donnant à voir que les choses ne sont pas simples. Mais à qui s’adresse la compagnie ?

Croisades posait la question « C’est quoi, être un colon ? », et avait été représentée dans différentes localités d’Israël, parfois pour être applaudie mais aussi vivement critiquée : « On a pu nous traiter d’antisémites parce qu’on parlait de la colonisation qui se déroule en ce moment », explique Lauren. « En France aussi on a eu des réactions intéressantes pour Les Optimistes. Il y a des gens chez qui cela fait écho à leur propre histoire, notamment des Juifs originaires des pays arabes, qui nous racontent qu’ils sont retournés voir la maison de leur père, ou de leur mère en Algérie ou en Égypte dont ils avaient dû fuir. Les réfugiés ont tous la même histoire, et cela déclenche des sentiments très forts chez les gens. »

Mais pour le moment – et c’est dommage -, Majaz ne va pas quitter la France avec son second spectacle. Rien de prévu en Israël. Et en pays arabe ? Ça semble difficile pour le moment. Déjà, parce que plusieurs membres de Majâz – juifs et arabes de 1948 – ont des passeports israéliens. Pour Majaz, « franchir les barrières » est avant tout un objectif concret, et non un poncif bien pensant, dans une région où les murs s’érigent plus facilement qu’ils ne tombent. Pas très à l’aise, Lauren développe : « Même si on pouvait rentrer [en pays arabe], l’hébreu ne pourrait pas rentrer, pour des raisons tout à fait justes d’ailleurs, la dernière guerre du Liban était en 2006, et les bombardements à Gaza sont fréquents. Ça doit rencontrer le public arabe mais cela demande de la délicatesse et du temps, il y a un vrai risque. »

Et à elle de conclure : « La scène est notre espace de liberté, et la France est un terrain neutre, et puis c’est chez nous quoi, même si on nous rappelle, depuis deux ans, que ce n’est pas chez nous !».

Les Optimistes est une véritable croisade contre l’incompréhension et la méconnaissance de l’Autre. C’est à travers son art que le « Théâtre Majâz » continue un combat que ses membres ont parfois mené du point de vue personnel, à l’image de Lauren qui dirige aujourd’hui la compagnie avec Ido Shaked, israélien : «  Au Liban [occupé au Sud par Israël jusqu’en 2000], je n’avais jamais vu que des Israéliens en uniforme et l’hébreu était pour moi une langue d’agression. Je voyais Israël comme une sorte d’entité monstrueuse. Je ne pouvais pas imaginer qu’il y avait des gens avec des bras et des jambes. Et quand je l’ai compris c’était encore pire, encore plus dur à admettre.» , dit-elle avant de citer le poème qui clôture la pièce, écrit par un poète palestinien méconnu, Taha Mohammed Ali :

Parfois,
j’ai envie d’inviter en duel
celui qui a tué mon père
et démoli ma maison
et rendu réfugié dans ce pays étroit.
Si il me tue
je gagnerais
la tranquillité
et si je le tue
voilà que j’aurai ma vengeance…

…mais si
je découvre pendant ce duel
que mon adversaire à une mère qui attend son retour
Ou un père qui porte sa main droite à son coeur chaque fois
que son fils est en retard,
je ne le tuerais pas
même si il était le vaincu.

Thomas Loupias

Les Optimistes, à voir au Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 22 décembre 2012 : cliquez ici

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