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Photographier pour raconter: Çoşkun Aşar

janvier 24, 2013

timthumbCAFVJ5CDÇoşkun approche les quarante ans mais il en parait dix de moins. Les plis qui marquent le tour de ses yeux quand il sourit sont probablement le seul indice de son âge. Des yeux qui, depuis les années qu’ils se promènent dans Istanbul et la région, sont exercés ; l’intensité du regard ne trompe pas.

Children in Darkness série

Quand t’est venue cette passion pour la photo ? Aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours aimé les images, et le cinéma en particulier. C’est au retour du service militaire de son frère, quand celui-ci lui rapporte un Zenit, que le déclic se fait. Cet appareil ne l’a pas quitté depuis, premier de sa collection qui en compte aujourd’hui quinze. C’est dingue quand on pense que la révélation d’un talent tient à un fil, à un moment comme celui-ci. Sans le cadeau décisif de ton frère, peut-être n’aurais-tu jamais eu l’occasion de découvrir ton goût pour la photo. Il n’est pas convaincu par ce que j’avance. Si cela n’avait pas été à ce moment précis, sa passion aurait trouvé un autre moyen pour faire surface.

D’ailleurs, sa passion, c’est moins celle de prendre des photos que de raconter des histoires. La photographie n’a fait que la rendre sensible et exprimable, elle aurait finalement pu être remplacée par l’écriture ou autre chose. Il reprend à son compte le mot que je suggère : il est un story-teller. Ses histoires sont plutôt sombres. Il préfère la mélancolie aux autres atmosphères et a commencé par le noir et blanc, il avoue aussi aimer l’hiver. C’est vrai que ce mois de décembre donne une belle allure à Istanbul, une sorte de triste majesté loin de l’agitation de l’été. Alors que nous nous promenons dans Tophane, le quartier bordant le Bosphore sur la rive européenne, nous nous faisons surprendre par la tombée rapide de la nuit, on se retrouve entre chien et loups, les rues désertes.

Son premier sujet, Children in Darkness, parlent de ces rues et des enfants qui leur sont abandonnés. Gamins qui traînent le pavé, mendient et sniffent la colle. C’est une odeur très spécifique. Grâce à elle, Çoşkun parvient à reconnaître un couple clopin-copant qui s’avance sur le pont de Galata un sachet de plastique à la main, au milieu des pêcheurs amateurs. Ils font partie de ceux qu’il a cotoyés pendant près de dix ans et auxquels il lui arrive de rendre visite encore aujourd’hui. L’odeur de la colle imprègne leurs vêtements, leur peau, elle est devenue leur odeur me glisse-t-il après que nous les ayions dépassés. Dans la plupart des cas la pauvreté, l’immigration, la violence parentale et le divorce provoquent leur fuite de la maison ou leur renvoi par leur famille. Ils trouvent alors refuge dans des bâtiments vides, les alcôves de distributeurs de billets et les trous de ventilations des hôtels et restaurants, ils créent leurs propres règles et doivent s’accommoder d’une vie de violence.

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Children in Darkness série

Les photographies de Çoşkun sont là-dessus sans concession. Elles donnent à voir les cicatrices d’enfants qui ont appris à jouer avec des cigarettes et des couteaux. Floues, déséquilibrées, agressives, elles sont métaphores de leurs blessures, au propre comme au figuré. La recherche n’est pas celle de l’esthétique ni même de la réalité, il s’agit de faire passer un message. Comment choisis-tu alors tes photos qui, parmi les centaines prises, porteront ce message? Certaines sont évidentes, me répond-t-il, elles portent ce dernier très directement et seront les points remarquables de la démonstration. D’autres en revanche sont plus brouillées, elles nécessitent d’être associées pour, qu’ensemble, elles parviennent à rendre lisible la photographie principale, le tableau.

Les enfants des rues, les gypsies d’Edirne (en Thrace orientale, à la frontière avec la Bulgarie et la Grèce) ou les travestis de Tarlabaşı, dans le quartier reputé être celui des marginaux stambouliotes : Çoşkun préfère raconter les histoires de ceux que l’on entend le moins, ces populations oubliées. Aujourd’hui, des dizaines de projets occupent son esprit, aller plus à l’Est de son pays, se rapprocher chaque jour davantage de la création cinématographique. Sa méthode est rigoureuse, choisir un sujet, un medium, un territoire et creuser encore et encore, l’investir jusqu’au bout. Ce n’est qu’au prix de cette discipline qu’il peut se battre à armes égales avec la vie qu’il croit toujours disposée à freiner notre élan et à nous ramener dans la norme. Cette lutte lui semble être plus dure qu’à ses débuts, mais peu importe, il n’est pas fatigué de travailler à son indépendance. Il est un survivant.

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Bodies Borrowed série

Né à Rize – au bord de la mer noire, au nord-est de la Turquie – en 1974, Çoşkun Aşar a grandi à Istanbul où il habite toujours aujourd’hui, non loin de la place de Taksim.

Ses études en communication à l’université de Marmara l’amènent à se spécialiser en cinéma et journalisme; c’est le photo-journalisme, à la croisée de ces deux disciplines, qui lui fera découvrir la photographie. D’abord enseignant entre 2002 et 2006 à l’Université de Galatsaray puis photo-reporter pour l’édition turque du National Geographic, il choisit l’exercice indépendant.

S’il fallait citer une seule des expositions auxquelles il a participé, ce serait sans doute l’exposition LEICA organisée à l’occasion du 50ème anniversaire de la série LEICA M en 2004. Sélectionnés parmi les vingt meilleurs photographes de la nouvelle génération, ses oeuvres ont été exposées dans quarante pays à travers le monde. Une partie d’entre elles est à découvrir sur son site personnel ainsi que sur le site du collectif Araf (“Purgatoire”) dont il est un des membres fondateurs.

Sophie Gauthier

http://www.coskunasar.com/

http://www.photoaraf.com/index.php?lang=en&page=home

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