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L’underground palestinien, ça vous dit rien ?

janvier 30, 2013

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C’est dans les endroits où il y a le plus de bordel, que la créativité a tendance à émerger et à être la plus riche. Berlin, coupée en deux pendant un temps, est aujourd’hui l’endroit le plus convoité par les artistes et les DJ’s les plus en vogue. C’est la capitale européenne de ce qu’on appelle la culture underground (souterraine). Il y a des scènes underground partout, dans toutes villes, dans des endroits où on ne s’y attend pas. Je vous emmène de l’autre côté de l’hémisphère, dans une contrée qui fait beaucoup parler d’elle, pas pour ses innovations artistiques ou sa scène électro, mais pour les conflits qui l’y traversent. En Israël, aussi, il existe une culture underground : la plus inconnue et pour cela la plus intrigante à mes yeux est la scène underground palestinienne d’Israël qu’on appelle plutôt la scène «arabe alternative» ; qui donc existe, qui est vivante, innovante, créative, malgré l’environnement conflictuel, guerrier et meurtrier.

En Israël, il y a des Palestiniens, on les appelle les «Arabes israéliens», eux préfèrent s’appeler «les Palestiniens de l’intérieur», ou «Arabes de 48» car ils sont restés en Israël après la création de l’Etat en 1948.

En Israël, les Palestiniens représentent 20% de la population. Ils ont la nationalité israélienne, un passeport israélien, mais sur leur carte nationale d’identité, il est écrit qu’ils sont «arabes».

Ces Arabes israéliens, qui souvent n’aiment pas être qualifiés comme tel, et préfèrent se dire Palestiniens vivant en Israël sont pris dans l’ambivalence de leur identité palestinienne et de leur citoyenneté israélienne. Elevés dans la structure de l’Etat hébreu, dont ils ont profondément subi l’influence et dont ils sont parallèlement les «parias», les «ennemis», ils éprouvent des difficultés à se définir en tant qu’individus appartenant à une communauté image-3spécifique et partageant une même culture. Ils sont des citoyens involontaires d’un Etat fondé pour le peuple juif, ce qui implique une crise de leur relation à cet Etat, qui ne les considère pas comme des citoyens loyaux. Les Palestiniens d’Israël oscillent entre une intégration à la société israélienne et une différenciation dans la revendication de leur identité palestinienne. Cette ambivalence imprègne leur comportement : leur rapport à la politique, et leurs attitudes vis à vis de la tradition et de la culture.

Trêve de politique, place à la musique

Certains jeunes palestiniens en Israël tentent de passer outre cette ambivalence et les difficultés qu’ils peuvent rencontrer au quotidien : l’art, la musique, la fête, la danse sont leurs échappatoires. Ils sont jeunes et veulent profiter de leur vie malgré un climat de guerre permanent, et aiment créer et partager.

C’est dans cet esprit qu’est né le collectif JAZAR CREW, collectif qui organise des soirées pour les Palestiniens en Israël. Jazar, ca veut dire «carotte» en arabe, d’ailleurs chacun de leurs évènements facebook commence par «Hello Rabbits». Jazar Crew, c’est cinq amis, palestiniens, nés et vivant en Israël (à Haïfa), qui aiment le son, l’art et qui vivent, selon leurs propres mots «an alternative lifestyle», en comparaison à la plupart des Arabes (je cite). Ces cinq amis ce sont Ayed Fadel, Rojeh Khlef, Hilal Jabareen, Riyad Sliman et Tamer Kais. L’idée est née il y a un an, officiellement, en mai 2011.

J’ai demandé aux membres de Jazar Crew, comment leur était venue l’idée de faire naitre ce collectif : «ça faisait un moment qu’on cherchait des endroits pour organiser nos propres soirées, mais pour entrer dans les soirées israéliennes quand t’es arabe, il te faut un contact, sinon il te diront que c’est une soirée privée ou trouveront n’importe quelle raison pour t’empêcher d’y rentrer», me disent Ayed et Rojeh. C’est pour cette raison qu’ils ont décidé de faire leur propre truc. Ils organisent des soirées en Israël à Haïfa, à Jaffa-Tel aviv, Jérusalem mais aussi en Cisjordanie, à Bethléem ou encore en Jordanie, à Amman.

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Musique et bonnes vibes, Jazar Crew vous donne du love

Jazar Crew a été un vrai succès dès le début, ils ont organisé leur première soirée la date d’anniversaire de la mort de Bob Marley, le 11 mai 2011, et c’était la première vraie soirée alternative pour les Arabes de 48 !

Ils organisent un tas de soirées différentes. Les plus fameuses à Haïfa sont les Vegetarian Thursdays. La première Vegetarian Thursday, qu’ils organisent maintenant quasiment un jeudi sur 2, était la première soirée electro-dubstep pour les Palestiniens vivant en Israël. Le succès était attendu, ils savaient que les jeunes Palestiniens avaient besoin de ce genre d’évènement, mais ils ne s’attendaient pas à ce que ça aille si vite. Ça ne fait qu’un an que ça existe, et déjà toute la scène underground dans la région connait Jazar Crew !

Ce qui est impressionnant dans leurs soirées, et surtout pour un «crew» qui n’opère que localement et pas à l’international (ou, pas encore), c’est le nombre d’artistes étrangers, qui viennent «performer». Ces cinq mecs ont voyagé, et ont rencontré pas mal d’artistes à l’étranger.

Ces artistes viennent des quatre coins du monde pour participer aux soirées de Jazar Crew, pour rapper, mixer, chanter et danser sur le sol de la «Terre Sainte».  Chacun de ses artistes ont leurs particularités musicales, certains sont des rappeurs et Dj’s new-yorkais qui ne jurent que par le Hip-Hop et la Funk, d’autres sont des Raggaeman, d’autres encore sont des DJ grands fan de Dub-step. Ils ont accueilli jusqu’à maintenant DJ Oja de New York, MC Logic du Royaume-Uni, Mazzi & Soulpurpose de New York, StopNgo d’Allemagne, et beaucoup d’autres ! Jazar Crew a même accueilli une rappeuse porto-ricaine, qui a grandi dans les ghettos de Chicago et qui utilise sa voix et son flow comme un outil de résistance pour les «âmes oppressées», comme elle le dit elle-même. Son but est de libérer les esprits à travers la musique.
Ainsi l’initiative de Jazar Crew est appuyée par de nombreux artistes qui loin de s’attarder sur le conflit spécifique entre Israéliens et Palestiniens, véhiculent un message de paix, d’amour et de «fun» plus universel. Il y a bien entendu des artistes, chanteurs et rappeurs palestiniens qui montent sur scène aussi.

Les artistes étrangers que j’ai rencontrés sont tous admiratifs des initiatives de Jazar Crew, et sont presque ébahis face à l’ambiance de leurs soirées. Sans préjugés, beaucoup doutent de la présence d’une telle nightlife dans un pays en guerre, surtout venant d’une population qu’on stigmatise souvent : les Palestiniens = les kamikazes = les Arabes = les musulmans = les femmes voilées etc. Comme le dit Ayed, «Ces artistes, quand ils pensent à la Palestine, il pensent à la guerre, l’occupation, les attentats, et quand ils viennent ils sont surpris. On leur dit que c’est notre façon à nous de résister, en jouant de la musique, en organisant nos soirées, puisque le système essaye de nous cacher et de nous faire taire. Ils repartent souvent très contents». Parler de Jazar Crew et de ce qu’ils font nous donne une image différente des Palestiniens : ce sont aussi des jeunes, ouverts, créatifs, artistes qui innovent.

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Avec tous les problèmes que ça peut engendrer

«Tout ce que des Palestiniens font est politique, qu’on le veuille ou non» me dit Hilal, «mais nous, on n’est pas politisé, en tant que groupe, tout ce qu’on veut c’est rencontrer et réunir des gens qui sont intéressés par la musique et l’art». Leur relation aux Israéliens est «ok», selon leurs propres mots ; ils organisent les soirées pour les Palestiniens, mais tout le monde est bienvenu. De plus en plus d’Israéliens vont à leurs soirées, mais ceux-ci sont conscients des valeurs de Jazar Crew et du fait que ce soit une scène underground spécifiquement palestinienne. «Les Israéliens qui viennent aiment la musique qu’on passe, les bonnes vibes de nos soirées, et apprécient le message» me dit Ayed.

Une des plus grosses difficultés reste selon Hilal, le problème de la non-acceptation de ce qu’ils font, parce que c’est quelque chose de nouveau pour les Palestiniens, et que ça prend un air de «rébellion». Ayed et Rojeh continuent en ajoutant que vivre en Israël pour un Palestinien c’est subir des discriminations, un Palestinien à Tel Aviv ne peut pas sortir partout. «Et même si on arrive à entrer, on discute avec des filles, des mecs, mais y’a toujours quelque chose d’étrange… les Israéliens sont surpris de nous voir faire la fête de la même façon qu’eux, et avec eux, ils ne s’y attendent pas».  Un autre problème reste celui des lieux, «tous les propriétaires sont israéliens, et beaucoup hésitent avant d’accepter un deal avec nous», «ils ont des visions deimage-7 nous souvent stéréotypées, parfois ils nous voient comme des gens violents, d’autres fois, ils sont choqués qu’on fasse la fête alors qu’on est arabe. C’est aussi pour ça qu’on organise nos propres soirées, pour échapper à ces problèmes-là».

Nous à Paris, quand on va en soirée, on se demande toujours comment on va rentrer : dernier métro ? Noctilien ? Souvent on se prend la tête quand il s’agit de dépenser de la thune pour rentrer en taxi.  Eux, ils se disent plutôt «J’espère qu’on va pas attendre trop longtemps au checkpoint entre Jérusalem et Bethléem». Si en sortant de chez nous on oublie notre carte navigo, on s’en fout, on gruge ; eux s’ils oublient leur passeport, ils ne peuvent pas passer le checkpoint et retournent chez eux bredouilles. Quand on se tâte à aller à une soirée, c’est plus pour des raisons futiles genre «j’ai pas envie de voir machin ce soir» ou alors «c’est trop loin de mon quartier» ou «c’est galère, il pleut, j’ai la flemme de bouger à la Villette». Eux ils se tâtent pour des questions liées à leur identité. On n’a pas envie de croiser des contrôleurs dans le métro en allant en soirée / ils ont pas envie de se faire questionner par des soldats israéliens sur les raisons de leur passage d’un endroit à un autre. On a peur de se faire recaler parce qu’on est mal sapés / ils craignent de se faire recaler parce qu’ils sont palestiniens. Leur échelle de «problèmes techniques» est très différente de la nôtre.

Ce que moi je retiens de tout ça, c’est qu’ils sont pleins d’enthousiasme, de joie, de courage, qu’ils font du bien autour d’eux, et qu’ils amusent un tas de gens. Ce genre d’initiative m’enchante.

Lina Soualem

(article publié originellement sur le blog Tranquillement.net)

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  1. Emilie permalink
    janvier 30, 2013 5:09

    Magnifique article ! ça fait plaisir de lire ce genre de sujets Merci 🙂

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