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Paroles de Tunis après l’assassinat de Chokri Belaïd

février 16, 2013
La fameuse moustache de Choukri Belaid

La fameuse moustache de Chokri Belaid

Cet été DesOrient s’était déplacé à Tunis, pour prendre la température d’une société en pleine ébullition politique, sociale, religieuse, artistique. Nous y avions fait de belles découvertes et de grandes rencontres (voir notre dossier Tunis Direct).  Après l’assassinat le 6 février dernier d’un des leaders de l’opposition, Chokri Belaid, nous avons décidé de recontacter des Tunisiens que nous avions rencontrés pour leur donner la parole sur la façon dont ils vivent les bouleversements actuels que traverse leur pays. L’approche individuelle permet de saisir différemment ces réalités. Nous vous présentons ici deux témoignages qui donnent un autre éclairage sur une situation que nous vivons de loin, et souvent à travers des analyses politiques. Celui d’Insaf Machta, professeur à l’Université de Tunis, et celui de Majd Mastoura, étudiant et co-fondateur du mouvement Street Poetry.

Propos recueillis par Thomas Loupias

Questions posées le 8 février, jour des funérailles de Chokri Belaid : Présentez vous rapidement. Comment vous sentez-vous aujourd’hui après ce qui s’est passé dans les derniers jours ? Quels sont vos espoirs, vos joies ? Vos craintes et appréhensions ? A votre échelle , comment vous placez-vous dans les bouleversements que traverse la Tunisie, deux ans après la chute de Ben Ali ?

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Insaf Machta. 40 ans. Enseignante de littérature française à l’Université de Tunis et animatrice de ciné-club au sein de la même université.

Chokri Belaïd : Une mort annoncée ?

Tout le monde s’accorde à dire qu’avec cet assassinat, nous sommes à un tournant majeur de la transition démocratique. Mais à l’heure où j’écris ce que tout le monde répète, me reviennent des images de violences qui ont précédé l’événement et qui font partie depuis un moment du paysage politique à tel point que nous avons commencé à vivre avec. Du coup, le mot « tournant » me paraît à la fois juste et inadéquat. Inadéquat, parce que l’assassinat est une escalade, parce qu’il s’inscrit dans le prolongement d’un climat d’incitation à la haine, de banalisation de la violence par l’impunité. Quelques jours avant l’assassinat de Chokri Belaïd, une réunion de son parti qui a eu lieu au Kef a été attaquée et perturbée par un groupe d’individus dont certains appartiennent au parti Ennahdha. Samedi dernier, le communiqué du conseil de la choura (bureau politique du parti Ennahdha) a défendu les accusés dans l’affaire du meurtre d’un militant de Nida Tounès, lynché par des membres de la Ligue de protection de la révolution dont certains sont des nahdhaouis et a appelé à leur libération.

Des déclarations de Chokri Belaïd ont suivi ces deux événements. Je les ai écoutées, en ce qui me concerne, le jour où il a été assassiné. L’effet était saisissant : Chokri Belaïd avait dit que ce communiqué donnait le feu vert à l’assassinat politique. Le fait d’avoir écouté la déclaration après le meurtre m’a donné l’impression a posteriori qu’il parlait de son propre assassinat. Il s’agit tout de même d’un tournant parce que ça a constitué pour nous un choc et si nous avons commencé à vivre avec la violence tout en nous indignant et en manifestant contre son irruption, il nous était impossible d’accepter que l’assassinat fasse partie du paysage politique.

« L’ambulance transportant la dépouille de Chokri Belaïd. Un quart d’heure plus tard, les flics ont chargé sur le cortège pacifique qui chantait l’hymne national.. » Insaf, le 6 février

Et pour relater les faits de manière plus personnelle, je dirai que l’assassinat de ce militant qui a marqué des générations d’étudiants de gauche a eu lieu le jour où je devais animer une séance de ciné-club à la faculté. Le film que nous avions programmé, c’était La Chine est encore loin de Malek Bensmaïl. C’est un documentaire sur l’enseignement de l’histoire de l’indépendance en Algérie, sur la transmission, sur la mémoire et sur l’identité. La Décennie noire était inscrite en creux dans ce film qui n’en parle absolument pas : elle est en filigrane dans une interrogation latente sur le rapport entre nationalisme et islamisme. La veille du meurtre, j’étais plongée dans la lecture des interviews de Malek Bensmaïl sur le documentaire en tant que genre et son rapport à la question de la démocratie (c’était l’axe que je comptais explorer à travers un cycle de documentaires).

Au cours de ce travail de documentation, le spectre de la Décennie noire en Algérie hantait mon esprit. Le lendemain, ce spectre a pris corps. J’ai appris la nouvelle par une collègue qui m’a appelé le matin et qui, pensant que j’étais au courant, m’a dit : « On maintient quand même la séance de ciné-club ? ». J’ai répondu : « Et pourquoi devrait-on l’annuler ? ». C’est de cette manière que j’ai appris la nouvelle. Je n’avais plus le cœur à revoir le film et à animer un débat, c’était évident mais j’ai essayé de me faire violence et je me suis dit que maintenir le programme est peut-être en soi une forme de résistance. Ce serait l’occasion, me suis-je dit, d’en discuter avec les étudiants, de donner une perspective à l’événement et de le sortir ainsi de l’immédiateté de l’actualité et de la réaction qu’elle a suscitée en nous. Mais ma tentation n’a pas fait long feu. Aussitôt après m’être connectée à Facebook, je n’ai pas pu résister aux appels à manifester en ville. J’ai basculé immédiatement dans la réaction épidermique. J’ai annoncé l’annulation de la séance de ciné-club sur la page de l’événement tout en ayant l’intention de me pointer à 14h à la faculté pour accueillir éventuellement les habitués du ciné-club et leur expliquer pourquoi la séance a été annulée. En ville, j’ai appris que notre syndicat avait pris l’initiative de suspendre les cours et que la faculté était déserte. J’ai croisé d’ailleurs sur l’Avenue Habib Bourguiba certains de mes étudiants.

Manifestation sur l'avenue Bourguiba, le 6 février.

Manifestation sur l’avenue Bourguiba, le 6 février.

La forte mobilisation, qui était en plus spontanée (aucun parti politique n’avait appelé à manifester mais des visages de militants connus étaient là et se confondaient avec des milliers de citoyens anonymes), était dans une certaine mesure porteuse d’une consolation dont l’effet n’a pas duré. Ce jour-là, l’intervention musclée des forces de l’ordre était d’autant plus problématique qu’il n’y avait eu aucune violence sur l’Avenue.

Cela s’est passé en deux temps. Un premier assaut lancé contre les manifestants qui s’étaient massés devant le ministère de l’Intérieur dont le but était de vider l’Avenue mais qui n’est pas venu à bout de la détermination de beaucoup de manifestants qui ont réinvesti l’Avenue. Le deuxième a eu lieu au moment où l’ambulance transportant la dépouille de Chokri Belaïd avait dépassé le ministère de l’Intérieur, entourée d’une foule de manifestants. Nous avons compris à ce moment-là la raison de la première intervention musclée : priver la dépouille d’un bain de foule. Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’on lance des bombes lacrymogènes sur l’ambulance qui a continué à avancer au milieu d’une cinquantaine d’irréductibles et à ce qu’on poursuive les manifestants à coup de matraques dans les rues adjacentes. L’intervention qui n’était pas dictée par des considérations sécuritaires correspondait à une décision politique que nous avions interprétée à tort ou à raison comme un signe de complicité.

Ce que j’ai vécu hier en participant aux funérailles était comme une sorte de revanche sur ce qui s’est passé le 6 février sur l’Avenue Habib Bourguiba. La mobilisation était mille fois plus importante. La tristesse était certes palpable mais cet hommage ultime au militant nous a redonné un peu d’espoir, nous a permis de sentir physiquement et viscéralement que la révolution n’est pas morte ou qu’elle renaît avec l’enterrement d’un militant. La tradition veut que les femmes n’accompagnent pas le défunt au cimetière. Mais cette coutume a été enterrée hier d’abord par Besma Khalfaoui, la femme de Chokri Belaïd, digne dans sa douleur et déterminée dans son combat, et par toutes ces femmes qui étaient présentes au cimetière. La veille des funérailles des appels à braver la coutume ont été lancés sur les réseaux sociaux et les femmes ont répondu en masse le lendemain. Malgré ces notes d’espoir, j’ai des doutes sérieux sur la suite du processus démocratique et notamment sur l’organisation d’élections libres et transparentes dans un contexte où la confiance d’une frange assez large de la population dans les institutions de l’Etat a été battue en brèche pour ne pas dire qu’elle s’est écroulée.

Devant la maison de la culture Jbal Jdoul, le jour des funérailles de Chokri Belaïd.

Il y a autre chose qui m’a émue aussi hier et qui n’est pas sans rapport avec le cinéma. La dépouille de Chokri Belaïd a été déposée avant le départ du cortège vers le cimetière El-Jellaz à la maison de la culture de Jbal Jloud, quartier pauvre de la banlieue sud de Tunis et où se trouve la maison paternelle de Chokri Belaïd. Un documentaire tunisien a été tourné dans ce quartier dans les premiers mois qui ont suivi le 14 janvier 2011. Il s’agit de Nous sommes là de Abdallah Yahia, jeune cinéaste tunisien dont on a entendu parler après la révolution. Un documentaire où la misère du quartier est palpable mais qui déborde aussi de l’énergie créatrice des jeunes qui sont filmés : des groupes de Rap, des jeunes qui font du théâtre avec leur prof dans un lycée où le manque de moyens est patent, des jeunes qui, tout pauvres qu’ils sont, prennent l’initiative d’organiser une caravane d’aide à un village paumé de l’intérieur de la Tunisie situé près de Kasserine. Le film montre l’énergie déployée dans la collecte de dons et le périple qui les a conduits vers la « Tunisie profonde » dans un élan de solidarité qui se présente aussi comme le signe d’une citoyenneté retrouvée au lendemain du départ du dictateur. Ce documentaire ne tombe absolument pas dans l’angélisme parce que le quartier est aussi le lieu d’un banditisme alimenté par la misère et le manque de perspectives. Tout en rendant compte de cette réalité, le cinéaste a surtout mis en avant les efforts de ceux qui veulent s’en sortir.

Au moment où j’étais à la maison de la culture de Jbal Jloud, je revoyais les images de Abdallah Yahia qui se télescopaient avec les visages des jeunes du quartier qui étaient présents et qui ont suivi le cortège. J’avais l’impression que le titre du film qui exprime une volonté de briser l’étau de la marginalisation et de l’invisibilité est devenu aussi, à la faveur d’une extrapolation de ma part due à l’impact de la mobilisation d’hier, notre principal slogan : Nous sommes là ou peut-être Nous sommes encore là. Et pour ma part, je continuerai à le dire également à travers mon investissement dans la culture, dans la transmission de ma passion de cinéphile, mais aussi à travers ma tentative de transformer la discussion autour du film en une expérimentation ouverte et sereine d’un débat démocratique où la première règle est d’apprendre à s’écouter et à construire le sens dans une confrontation d’idées. C’est peut-être une manière pour moi de convertir le conflit en débat. La veille des funérailles de Chokri Belaïd, je suis tombée sur un texte de mon ami Majd Mastoura, principal animateur d’une manifestation littéraire itinérante qui s’appelle Street Poetry, qu’il a publié sur facebook et où il annonce le maintien, malgré le deuil, de l’événement programmé pour le 9 février, à l’heure où j’écris ces lignes, à Kélibia. Pour lui c’était aussi une manière de dire Nous sommes encore là, nous résisterons aussi par l’art et par notre joie de vivre. J’aimerais tant que les médias se détournent par moments de la violence mortifère pour braquer leurs caméras sur l’énergie vitale et créatrice et ce ne sont pas les événements où se déploient ces énergies qui manquent dans la Tunisie de l’après 14 janvier 2011.

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Majd Mastoura

Majd Mastoura, citoyen Tunisien – enfin parfois. Etudiant en informatique de gestion, artiviste, co-organisateur de « Street Poetry », un projet artistique qui a pour but de réunir des jeunes qui écrivent en dialecte tunisien  pour partager leurs textes dans l’espace public lors de « réunions » assez régulières.

La jeune Tunisie pleure l’homme à la moustache

Choc, de perte de repères et de désespoir (mais ce dernier étant devenu notre pain quotidien et un sport populaire il y a de ça très longtemps que ce n’est plus très grave) après la disparition du militant Chokri Belaïd. Ce dernier n’est peut-être pas mon politicien préféré, si jamais il y en a un : je le trouve très impulsif, très souvent incapable de défendre ses idées ou critiquer ses ennemis calmement. J’ai plusieurs réserves sur son comportement politique depuis le 14 janvier qui parfois n’était pas  assez révolutionnaire, à mon humble avis. Et puis, je ne supporte surtout pas sa moustache, mais ça c’est une autre question dont je m’occuperai dans un autre article plus long et approfondi. Ceci étant, il n’empêche que Belaïd fait partie de cette « minorité » de gauche qui est encore fidèle aux principaux slogans de la révolte du 17 décembre : l’emploi pour tous, la répartition égalitaire des richesses, les libertés individuelles et collectives… des slogans qui ne semblent pas être les priorités des libéraux (principalement L’Appel De la Tunisie, le Parti Républicain, et El Massar) et encore moins des islamistes. En tant que jeune tunisien concerné par la poursuite du processus révolutionnaire, je considère Belaïd comme l’une des figures nationales qui ont lutté pour une autre Tunisie, celle de la souveraineté nationale, celle de la démocratie totale, à tous ses niveaux : individuel, politique, économique et social, et non pas une oligarchie à l’européenne faisant semblant d’être le summum du  génie humain, et encore plus à celui d’une théocratie à l’Iranienne faisant semblant d’être une république…

Devant le ministère de l'Intérieur, le 14 janvier 2013.

Devant le ministère de l’Intérieur, le 14 janvier 2013.

Une Tunisie ni aveuglée par le voisin du Nord, ni nostalgique d’un passé glorieux qu’elle voit toujours venant de l’Orient, mais plutôt une Tunisie tunisienne unique dans sa pluralité et multicolore dans son identité nationale.  Belaïd et ses camarades de la gauche marxiste sont ceux qui ont permis à cette génération de jeunes révolutionnaires, à laquelle j’appartiens, de continuer de rêver d’un monde et d’une Tunisie meilleurs, malgré le conflit des générations et les réserves idéologiques. Donc, en perdant Chokri, on a l’impression de témoigner du début de la fin de cette alternative qui a coûté des décennies de lutte avec ses martyrs et prisonniers… et le début d’une Tunisie sauvage qui va nous coûter encore plus de sang et de liberté…Cette angoisse nous a tous envahie, certes…

Mais quand je me rappelle le jour de l’assassinat, le choc et les larmes des étudiants et des citoyens n’ayant aucune sympathie pour Belaïd ou pour la gauche, voire éprouvant une grande haine et mépris pour cette bande de « mécréants » , la mobilisation totalement spontanée de la société civile, des démocrates et des citoyens apolitiques, le déluge humain le jour des funérailles et le nombre de femmes qui y étaient présentes, on ne peut que se dire que les ennemis de la révolution sont encore loin de régner sur le pays et d’empoisonner les esprits avec leur projet obscurantiste…

Le cortège des funérailles, le 9 février

Le cortège des funérailles, le 9 février

Mes espoirs et mes craintes dans tout ça ? Je ne suis pas sûr d’avoir une réponse claire à cette question, mais je peux affirmer que mes espoirs sont plus grands que ceux d’hier, une grande partie des électeurs qui ont participé aux élections pour des soucis identitaires (qu’ils soient islamistes ou laïcs ) sont en train de reconsidérer leurs choix et se dire que notre combat est peut-être plus profond et complexe qu’un simple conflit entre « religieux » et  « libéraux » et qu’il faudrait peut-être lutter pour une Tunisie qui garantisse la justice et le pluralisme avant de se demander si elle porte un voile ou une mini-jupe…

La lutte continue…c’est tout ce que j’ai à dire, moi, jeune citoyen, étudiant, activiste et écrivain débutant…Notre révolution est encore dans sa phase grise, plutôt gris foncé, notre repère c’est le blanc…voilà…La révolution n’est pas une science qui s’apprend dans les livres et s’applique dans les laboratoires, la révolution est plutôt un art, qui exige une grande passion et une folle obsession, tout en maîtrisant les techniques et les stratégies de la création, qui s’apprend avec le temps, qui devient plus délicieuse et séduisante avec les échecs et les impasses, et qui est un horizon d’infinies possibilités où être un bon artiste c’est de savoir, au bon moment, joindre le beau à l’utile.

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