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Soudan : La révolution des marges

février 20, 2013
مظاهرة أمام سفارة الخرطوم في لندن تندد بحملة الاعتقالات التي تطال المحتجين في السودان

Manifestation devant l’ambassade du Soudan à Londres, été 2012

Dans le sillage des révolutions qui secouent la rue arabe du Machrek au Maghreb, au Soudan des centaines de manifestants sont descendus dans la rue pour protester contre le régime en place et la situation déplorable des services et des conditions de vie. Mais ces manifestations ne sont que des étincelles comparées aux problèmes qui embrasent le pays depuis des années – le pays n’a-t-il pas en effet souffert d’une crise qui a conduit à sa partition ? Le Soudan est le pays qui « subit ce qu’il subit », pour reprendre le mot d’Islam Abderrahman, correspondant de la chaîne France 24 au Soudan, que nous avons joint par téléphone et avec qui nous nous sommes entretenus de l’état de la protestation civile au Soudan et des conditions de travail en tant que journaliste.

DesOrient : Quand ont débuté les protestations au Soudan ?

Islam Abderrahman : La contestation au Soudan a débuté il y a un an, après les révolutions du printemps arabe. Elle a commencé de façon limitée, il s’agissait de protester contre la forte hausse des prix. Puis des groupes d’étudiants ont rejoint les protestations. Les premiers étaient de l’Université de Khartoum, puis le mouvement s’est étendu aux différentes universités du pays. Ces protestations restreintes n’ont pas rencontré de grand soutien populaire de manière à se transformer en révolution, comme ce fut le cas dans les pays du printemps arabe.

DesO : Selon les médias internationaux, il y a régulièrement des manifestations au Soudan depuis juin 2012. Ces mouvements sont-ils organisés ou spontanés ?

Omar Al-Béchir, le président soudanais, en 2012.

I. A. : Il est très difficile de parler clairement du rôle des partis politiques dans l’organisation de ces mouvements, parce que les partis de l’opposition rencontrent de nombreux problèmes internes, ce qui ne leur permet pas de descendre dans la rue. La majorité des protestations de la part des associations étudiantes au sein des universités ont une marge de manœuvre limitée par la réglementation, bien plus limitée que celle dont les partis politiques pourraient disposer ou mettre en oeuvre. Les manifestations étudiantes et les groupes séparatistes ont fait perdre aux partis politiques le soutien du peuple soudanais, et c’est pour cela que le peuple n’a plus confiance dans les partis politiques existant actuellement. La véritable opposition au régime est constituée d’associations de jeunes, comme l’association Girifna (« Ras-le-bol »), bien qu’elles ne disposent pas de gros moyens logistiques. Différentes universités participent à la contestation et sont d’accord sur les raisons principales de descendre manifester dans la rue : la hausse des prix, l’augmentation du prix du carburant. Sans parler du leitmotiv des révolutions arabes : la chute du régime.

Les partis politiques tels le « Front de la révolution soudanaise » ou « l’Alliance des partis de l’opposition » n’ont aucun rôle dans les manifestations. Ils sont actifs sur les champs de bataille, mais on ne peut pas dire qu’ils mènent la rue. Il y a bien sûr des affrontements, mais la plupart ont lieu dans les régions de conflit, au sud du Soudan. Dans la région du Darfour il y a des groupes armés qui contrôlent des régions où ont lieu des affrontements, pas très loin de Khartoum, mais jusqu’à présent ils n’ont pas pu parvenir jusqu’à la capitale. Le Mouvement de la Justice et de l’Egalité a même tenté un coup d’Etat, mais il s’est confronté à l’armée et n’est parvenu à rien.

Logo_GirifnaDesO : Quel est le rôle des banlieues dans la propagation du mouvement de contestation ? Par exemple, de nombreux membres de Girifna sont originaires de la banlieue de Khartoum…

I. A. : Pour rappel, la plupart des services existants sont situés à Khartoum. Et même dans la capitale, les services ne sont pas équivalents à ceux qu’on peut trouver dans les capitales des autres pays. C’est pourquoi il y a ce qu’on appelle, ici au Soudan, la « révolution des marges ». Il s’agit de manifestations qui ont lieu dans différentes provinces du pays, contre l’insuffisance des services publics et l’absence de développement dans ces régions. On peut dire que le mouvement Girifna était actif dans les banlieues, mais pour être précis, les « marges soudanaises » englobent toutes les régions éloignées de Khartoum, comme les provinces du nord, où il y a eu de nombreux problèmes liés aux émeutes que d’autres habitants ont eux-mêmes réprimées. Et des provinces comme le Nil Bleu, qui subissent ce qu’elles subissent, ont des exigences précises, et c’est ce qui crée un climat de tension dans ces régions. On trouve à Khartoum la même atmosphère de tension que dans les régions délaissées par les services publics, avec par exemple des coupures d’eau répétées. Dans plus d’une région, ce sont les besoins quotidiens des citoyens qui ne sont pas assurés. Les nombreux mouvements de protestation auxquels nous assistons aujourd’hui sont soutenus par les jeunes, et quand les forces de police leur résistent, ils prennent la fuite. Jusqu’à présent, les protestations restent dispersées, et elles n’ont pas une image organisée et influente comme c’était le cas du printemps arabe.

DesO : Et y a-t-il d’autres associations militantes que Girifna ?

I. A. : La plupart des militants sont des personnes cultivées ou directement concernées, mais en ce qui concerne les groupes organisés, à part Girifna, il n’y a pas de rassemblement remarquable jouant un rôle important. Il y a bien sûr un soutien de la part de l’opposition, qui appuie ces exigences, à l’exemple du Parti de la Nation, dirigé par Sadiq Al-Mahdi [premier ministre renversé par Omar El-Béchir en 1989], mais les autres sont incapables de faire bouger la rue. A l’image des étudiants dans les universités, des groupes contestataires se sont aussi formés dans les mosquées, notamment la mosquée Al-Khalifa, où il y a eu des protestations, bien qu’elles soient restées limitées. D’ailleurs, ces étudiants militants ont très souvent une appartenance politique, même si ce n’est pas le facteur le plus important dans leur mobilisation.

DesO : Le gouvernement craint-il la reprise du mouvement de contestation après la répression des manifestation étudiantes du mois dernier ?

I. A. : Aujourd’hui, le gouvernement craint davantage le document ratifié récemment en Ouganda par les partis d’opposition et des factions du front de la révolution appelant à la chute du régime soudanais. En ce moment, toutes les déclarations et tous les commentaires officiels sont axés sur ce document, et même le Conseil des oulémas, dont personne n’avait jamais entendu parler, est à présent intarissable au sujet de ce document. Mais l’obsession du gouvernement maintenant est d’observer tous les mouvements du Front de la révolution, qui est une force qui avait pris les armes dès l’époque du mouvement de Abd al-Wahed Mohammed Nour et celui du docteur Khalil Ibrahim, deux mouvements forts au Darfour, qui prirent fin avec le mouvement populaire dans le nord, le sud du Soudan et la région du Nil Bleu. Les partis de l’opposition se sont joints également à ce document, mais en réalité on verra ce qu’il en sortira : s’ils ont peur ou s’ils l’appuient. Pour l’instant, ces groupes se sont unifiés, et les forces politiques observent et suivent de près ce qui se passe au niveau de la rue.

Ces différents groupes se sont unifiés solidement. L’on peut craindre des avertissements de la part du gouvernement sous la forme de manœuvres militaires ou de rassemblements des troupes. Actuellement le gouvernement n’est pas dans une position très confortable vis-à-vis des protestations, qui ont pourtant décru. Il n’y a pas de protestations en attendant que la situation se calme, mais la grande peur du gouvernement vient de cette unité nouvellement réalisée entre les forces d’opposition. Et c’est bien ce qui ressort des fuites et de ce qu’affirment des sources de la presse et de la recherche à ce propos. Des centres d’un genre nouveau ont commencé à se répandre au Soudan : les « centres des lumières et de l’illumination » (marâkiz l-tanwîr wa l-istinâra), à travers des conférences désormais interdites. Les forces de sécurité ont pris le contrôle de tout ce qui pouvait servir l’opposition comme moyen d’expression, tel l’organisation de conférences ou de colloques, y compris l’organisation de marches ou défilés, aussi bien pour les partis d’opposition que pour les personnes publiques.

DesO : Après toutes les mesures prises par le gouvernement, la situation sur le terrain a-t-elle changée ?

I. A. : Ce qui est étrange, c’est que la situation a empiré. Le peuple et le gouvernement subissent toujours la sécession du Sud-Soudan, et la politique économique est incapable d’arrêter la flambée du prix des devises qui augmentent quotidiennement, et qui sont suspendues à la décision de reprendre ou non la production de pétrole. Ce qui est clair maintenant c’est que ce problème a eu de nombreuses conséquences négatives que nous subissons tous les jours, avec la hausse des prix et la cherté du coût de la vie. La situation n’est pas vraiment bonne en ce moment. Le gouvernement vit ses derniers instants et perd son temps en paroles vaines. Il y a une récession actuellement au Soudan, et une atmosphère de tension due à la situation économique. Le taux d’émigration a beaucoup augmenté : les professeurs d’université, les cadres, les compétences quittent le Soudan parce qu’ils n’y trouvent pas leur place. Et malgré cela il n’y a toujours pas de changement sérieux de la part du régime, pas même à la suite du coup d’État raté auquel ont participé des islamistes, des hauts fonctionnaires, des membres des forces de sécurité et des renseignements soudanais.

DesO : Quelles difficultés rencontrez-vous dans votre travail de journaliste, en tant que correspondant d’une chaîne internationale ? 

I. A. : Actuellement le travail de journaliste au Soudan est difficile, et il est presque devenu impossible. La plupart de mes collègues ont été battus, ou victimes de confiscations de leur production, même si celle-ci concernait le domaine de la culture. An image grab taken from AFP TV shows SuJ’ai un collègue qui photographiait la capitale d’un point de vue culturel, et il a été interdit. Les autorités de sûreté ont de très grosses craintes et ne sont pas sereines à l’égard de ce qui se passe au Soudan ; elles ont peur de tout ce qui sort, et c’est pourquoi elles craignent surtout les journalistes travaillant pour des chaînes étrangères. Car les correspondants peuvent choisir les évènements qu’ils couvrent et les sujets qu’ils traitent.

Il y a une très grande crainte vis-à-vis des médias extérieurs au Soudan. Il y a des restrictions et de nombreuses opérations de contrôle. Cela ne concerne pas seulement la presse internationale, mais aussi la presse locale : les autorités peuvent fermer un journal parce qu’il a traité un sujet qui ne convient pas au régime. Les libertés sont dans une très mauvaise situation ; pour la liberté de la presse et la liberté de travail des correspondants, ce n’est pas vraiment la situation rêvée. Les autorités verrouillent l’information à l’intérieur et contrôlent même celle venant de l’extérieur, puisqu’elles ont très peur du travail des correspondants et des journalistes appartenant à des médias étrangers. Il est également difficile d’entrer dans des zones de conflit, comme Abraq. Les journalistes ne font pas ce qu’ils veulent, et malgré tout ils essayent de continuer de faire leur travail.

DesO : Pensez-vous que la situation évoluerait si les médias internationaux s’intéressaient davantage au Soudan ?

I. A. : Je ne pense pas. La situation au Soudan diffère considérablement de celle des autres pays, et les médias internationaux s’intéressent à l’évènementiel. Quand il y a un assassinat dans une province, par exemple, cela détourne l’attention des autres évènements. Il est donc naturel que les médias internationaux préfèrent s’intéresser aux régions en guerre ou aux problèmes du Darfour, alors qu’à l’intérieur ce ne sont plus les sujets qui préoccupent le plus les Soudanais.

Sarra Safi

Propos recueillis par Sarra Safi et Loïc Bertrand – Article traduit de l’arabe par Loïc Bertrand.

Cliquez ici pour la version originale en arabe.

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