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Mutanabbî, le prophète armé

avril 28, 2013

9782330014360

إذا رأيتَ نُيوبَ اللَيثِ بارزةً فلا تظُنَّنَ أنّ الليثَ يبتسمُ

Lorsque tu vois les crocs d’un lion saillir, ne crois pas que le lion est en train de sourire

Ce célèbre vers de Mutanabbî passé en proverbe pourrait s’appliquer à Patrick Mégarbané et sa faconde souriante et tranchée. Nous avons pu en juger le 11 avril dernier, lors d’une conférence de l’auteur invité par DesOrient à présenter à l’Inalco son essai Mutanabbî, le prophète armé. Pourtant, s’il y a un artiste dont on puisse dire : il se défend par lui-même, et il n’a pas besoin de moi ou de mon essai pour être reconnu, c’est bien d’Abû Tayyib al-Mutanabbî. Poète du Xe siècle considéré par la tradition littéraire arabe comme le plus grand, il est étudié par les enfants et affectionné par leurs aînés, qui ont tous sur le bout de la langue une de ses sentences sages ou de ses répliques fanfaronnes.

Or voilà en la personne de Patrick Mégarbané un avocat. Un avocat qui compte réécrire cette jurisprudence des lettres qu’on appelle exégèse. Un lecteur qui écrit sa lecture et ambitionne de nous révéler l’économie de l’oeuvre. Mais il ne faut pas s’y tromper : l’avocat déploie ses efforts pour nous, lecteurs contemporains, arabisants ou non, bien davantage que pour rendre service au poète à la fierté légendaire.

أنا الذي نَظَرَ الأعمى الى أَدَبـي وأسمعَتْ كلماتي مَن به صَمَمُ

J’ai offert à l’aveugle un poème visible, et j’ai offert au sourd des paroles audibles

L’impuissance de la critique

Comme cAntara, l’admiration que suscite la poésie de Mutanabbî et la popularité dont elle jouit dans le monde arabe va de paire avec les anecdotes colportées sur le poète, confondant sa vie et son œuvre en une seule légende qui domine la poésie classique et emporte l’adhésion populaire, faisant la fierté de la langue arabe. Ne dit-on pas « Il est meilleur poète que Mutanabbî ! » ? A l’aune de cette popularité et de cette reconnaissance, on pourrait dire de l’arabe qu’elle est la langue de Mutanabbî, comme de l’anglais qu’elle est la langue de Shakespeare. Et l’exagération ne serait pas pour déplaire au poète.

Drôle de fierté, cependant, qu’un poète qui n’a cessé de faire débat, et reste incompris par la critique contemporaine, pour qui sa poésie est « dépourvue d’originalité de pensée » et « nous laisse absolument froid, parce qu’il n’entre pas dans nos habitudes d’esprit d’attacher du prix à un travail artistique jaillit d’une source d’inspiration aussi faible » (Blachère), ou qui considère le poète comme un panégyriste avide et servile, dont le succès proviendrait d’une « corruption du goût chez les Arabes » (Sacy).

Voilà bien le grand adversaire, voilà le grand défi de l’essai de Mégarbané : montrer la richesse significatrice de la poésie de Mutanabbî.

Le point de départ de la lecture qu’il propose, c’est de considérer la vie et le diwân de Mutanabbî comme une épopée autobiographique. « L’œuvre, quand on classe les poèmes dans l’ordre de composition, raconte une manière d’épopée autobiographique à visée édifiante. »

فَلا عَبَرَتْ بي ساعةٌ لا تُعِــــزُّني

Nulle heure ne m’a traversé sans me grandir

Sa vie et son œuvre se partagent alors en quatre périodes, en général bien connues des commentateurs et des lecteurs : 1) les vingt premières années de sa vie, longue période d’errance en Syrie et en Mésopotamie ; 2) Son séjour de neuf ans à la cour d’Alep auprès du prince hamdanide Seyf al-Dawla ; 3) Quatre ans auprès de Kafûr, le régent du royaume d’Égypte ; 3) Son périple en Iran auprès des Buyides, qui s’achèvera par son assassinat sur la route du retour vers Bagdad.

Le surnom d’al-Mutanabbî

Passage obligé d’un discours sur le poète, l’explication du surnom de Mutanabbî est aussi un élément de sa légende ou de son aura. En l’occurrence, Mégarbané en expose trois. Les deux premières explications, et les plus répandues, sont fondées sur la racine [ن ب و] ; Mutanabbî se traduit dans ce cas comme « celui qui se prétend prophète ». La première hypothèse prétend que le surnom lui a été appliqué lors de sa détention de deux ans comme une moquerie, pour le railler de l’échec de son insurrection armée. La deuxième hypothèse vient de ce qu’il aurait gagné ce surnom, toujours dans le cadre de cette révolte, parce qu’il aurait lu un Coran de sa composition pour galvaniser ses troupes. La troisième explication est celle d’Al-Maarî, fondée sur la racine [ن ب أ], liée à l’idée de hauteur. Mutanabbî se traduit dans ce cas « celui qui s’est élevé » (au-dessus des hommes).

Le héros, l’aimée et l’amant : triangle épique

Au cours de la conférence, Mégarbané a brossé une idée générale de sa thèse en s’intéressant seulement au premier cycle du diwân, et s’est appuyé presque exclusivement sur le premier poème de la monographie qu’il lui a consacrée (Le Livre des Sabres).

Mutanabbî erre de ville en ville, de mécène en mécène, cadi, chambellan d’émir, chef de guerre, secrétaire de chancellerie ou agent des impôts. Il décrit son mécène sous les traits d’un même type d’homme idéalisé, et lui-même se vante dans des pièces de jactances. Mais son art se heurte à l’indifférence ou à l’avarice des notables, qui le condamne à 20 ans d’errance et deux années d’emprisonnement.

Une dimension importante de l’œuvre réside dans l’utilisation que fait Mutanabbî de la structure de la qasîda, composée normalement de trois parties : nasîb (prologue nostalgique), rahîl (où le poète décrit son voyage) et madîh (l’éloge). Dans la plupart de ses compositions, Mutanabbî réduit le rahîl à quelques vers, tandis que le nasîb occupe 1/3 du poème et le madîh 2/3. Cette structure lui permet de mettre en regard deux types classiques, qui représentent deux manières d’être : l’amant, qui représente la manière d’être de l’esclave d’une part, et d’autre part un mode supérieur d’être, objet du madîh : le héros, ou le fatâ, manière d’être du maître.

لا كما قَد حَيِـيتَ غَيرَ حَـميدٍ   وإذا مُتَّ مُتَّ غيـرَ فَقــــــيدِ

Sois grand ! Fuis une vie que la louange ignore, ceux-là vont mourir sans qu’on pleure leur mort

Dans le nasîb, l’amant se consume d’amour pour une aimée injuste ou indifférente, qui se cache ou se réserve par timidité, et finit par partir avec les siens vers d’autres campements. Cet amour enchaîné aux convenances sociales est assimilé par Mutanabbî à la lâcheté de la volonté et à l’avarice du sentiment. L’amant représente donc cette manière d’être commune et pleutre, homme prisonnier de son conditionnement. Les comportements de retenue de l’amant et de l’aimée ne sont donc pas les signes d’une volonté sage qui se maîtriserait, Mutanabbî les caractérise au contraire comme les symptômes de l’avarice et de la lâcheté.

أَيَّ يـَـــــومٍ سَرَرْتِني بِوِصـــــالٍ    لـم تَـرُعْـني ثلاثةً بِصُـــــــدُودِ

Nul jour ne m’a vu jouir de tes rares faveurs sans que tu m’aies puni par trois jours de froideur

Dans le madîh, le poète construit une figure opposée à celle de l’amant, dont il se sert pour évoquer avantageusement ses mécènes. Le héros est l’homme qui fait preuve d’une témérité impitoyable et d’une générosité sans bornes, c’est celui qui réalise pleinement son désir, avec courage et générosité.

Si le nasîb met en scène un individu vieilli avant l’heure, marqué par la fatalité de l’existence, résigné à l’usure et à l’échec, impuissant à jouir du bonheur et de la vie, le madîh quant à lui dresse le portrait d’un homme ardent : le héros est dégagé de toutes les relations aliénantes. Le héros du madîh se révèle être l’aimée véritable, Mutanabbî utilise le topos de l’élégie amoureuse pour décrire ses mécènes.

ولَعَلّــــي مُؤمِّلٌ بَعض ما أبلُغُ     باللُطْفِ من عَـــــــزيزٍ حَـميدِ

لِسَريٍّ لِباسُهُ خَشِنُ القُطْــــنِ

Peut-être parviendrai-je en partie à mes fins lorsqu’un maître glorieux comblera de ses soins ce héros revêtu de toile pour tout linge

En instrumentalisant la structure de la qasîda, Mutanabbî expose deux figures métaphoriques, deux modalités d’être. Celles-ci ne discriminent pas deux activités, mais différencient deux façons de vivre les mêmes activités. Il y a donc d’un côté une manière noble d’aimer et de guerroyer et une manière vile d’aimer et de guerroyer.

Les trois mondes de Mutanabbî : le nasîb comme facilité, le madîh comme exigence, le rahîl comme épreuve

Mutanabbî met ainsi en regard deux univers, l’un mélancolique et funèbre, l’autre éclatant et victorieux, l’un plongé dans l’intimité, l’autre tourné vers l’extérieur, mais sans poser de limite infranchissable entre eux. Ces deux pôles complémentaires constituent les deux faces d’un même sujet lyrique dont on devine bien qu’il s’agit du poète. Car les qasa’id de la première partie du diwân ne servent pas simplement à exposer les deux parties de cette dichotomie éthique.

وما انسَدَّتِ الدنيا عليَّ لِضيقِها    ولكنّ طَرْفًا لا أراكِ به أعمى

Partout, sans toi, je vais, aveugle, me heurtant au monde étroit et clôt et pourtant inchangé

Dans le nasîb de la première partie, Mutanabbî dit au mécène sa condition d’homme commun à travers la figure de l’amant, et se décrit comme malheureux et mélancolique. Il lui décrit sa dépendance pitoyable, sa vie d’amant délaissé maintes fois par des aimées ingrates et des mécènes tyranniques. Contre cette situation, il projette dans le madîh l’idéal qu’il appelle de ses vœux. L’éloge n’est donc pas un éloge, il est dans cette première partie du diwân une requête, une adjuration adressée au puissant pour qu’il se détourne de la manière d’être du tyran et se hisse à l’exigeante générosité du héros.

Puisque le mécène ne répond pas à sa requête d’héroïsme, il le quitte pour en trouver un autre. Il se projette vers une existence périlleuse pour s’aguerrir. Chaque départ relance l’épopée. Ce dépassement de soi n’est jamais dissociable d’un don à autrui. Si le poète choisit d’aller au-devant des dangers de l’errance, c’est pour aussitôt aller vers un autre homme et l’inciter à la grandeur. Le rahîl est une épreuve qui doit conduire le poète du monde domestiqué du nasîb à la vie glorieuse du madîh.

فَخـرُ الفتى بالنَفسِ والأفعالِ     مِن قلبِه بالعَمِّ والأخوالِ

Le brave se prévaut de soi, de ses faits seuls, avant de se flatter d’un oncle ou d’un aïeul

La langue de l’essai

A la question : Vous affirmez que l’œuvre elle-même invite le lecteur à l’interprétation que vous proposez, mais vous recourrez à des philosophes européens modernes (Kant) et contemporains (Deleuze) pour formuler cette lecture ; n’est-ce pas une contradiction ? L’auteur répond : Non. Mais le public repart : Mais la langue arabe est votre langue maternelle, et ce sont les arabophones qui sont les premiers admirateurs et les premiers intéressés par Mutanabbî ! Pourquoi ne pas l’avoir écrit en arabe ? L’auteur : Je ne sais pas si j’aurais été capable d’écrire cet essai en arabe. Non pas parce que l’arabe ne serait pas adéquat à la formulation d’une interprétation existentialiste, mais parce que ma formation intellectuelle est essentiellement celle de ces philosophes, et par l’intermédiaire du français.

La réponse nous aide énormément dans notre propos, parce qu’elle aide à révéler la véritable ambition de cet ouvrage. Faire entrer la poésie du plus grand poète arabe parmi les lectures vivantes aujourd’hui en-dehors du monde arabe.

A quoi adhère-t-on en adhérant à l’essai de M. Mégarbané ?

P1100288

Patrick Mégarbané le 11 avril dernier lors de sa conférence à l’Inalco

Il est difficile de dire quel avenir l’essayiste souhaite à son livre. Il nous confie dès l’abord qu’il n’a eu aucun retour de la part des universitaires ; en même temps, il ne paraît pas désireux de discuter avec eux, et se dégage des questions pointilleuses par un mouvement d’épaule.

Il est plus facile en revanche de savoir quel avenir Mégarbané souhaite à Mutanabbî : faire entrer sa poésie dans la modernité des réflexions littéraires, esthétiques et morales, et il y réussit avec une efficacité effrayante.

A quoi donc donnons-nous notre adhésion lorsque nous adhérons à la thèse de Mutanabbî, le prophète armé ? À une thèse poétique sur Mutanabbî ? À une remise en cause des thèses critiques produites sur le poète ? À un rejet des méthodes de recherches ? À une philosophie de l’existence indépendante de sa lecture ?

Non. Ce à quoi nous adhérons, en reconnaissant l’importance de cet essai, c’est à l’efficacité de l’actualisation du regard porté sur le poète. L’ambition de Mégarbané n’est pas de produire un champ de recherche, un travail historiographique digne de l’EHESS et de la Nouvelle Critique, non. Son champ de réflexion est à côté de l’université, son effort tend à faire entrer Mutanabbî dans le cercle des poètes vivants, qu’on puisse lire et apprécier, dont on puisse s’inspirer même. Son effort tend justement à dégager l’œuvre des lectures tributaires d’une culture littéraire et historique spécifique, sans tomber toutefois dans une lecture anecdotique de l’œuvre.

Patrick Mégarbané ne rejette pas tant les résultats de la critique exégétique de Mutanabbî qu’il pointe du doigt l’impuissance de cette critique à expliquer ou à adhérer à la sympathie et à l’admiration générale qui fait de Mutanabbî le plus grand poète arabe. Or, son essai vise précisément à remplir ce vide à la limite de la littérature critique, et le fait est que sa thèse est efficace.

Loïc Bertrand

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2 commentaires leave one →
  1. M. Hoorelbeke permalink
    avril 29, 2013 7:33

    Sur le fond, l’opposition que l’auteur dresse entre le nasîb et le madîh n’est pas sans rappeler les thèses de Stefan Sperl sur la structure de la poésie abbasside (v. Mannerism in Arabic Poetry, Cambridge, 1989), qu’il envisage comme essentiellement binaire, partagée entre une première partie (strophe) où le nasîb met en scène un monde imparfait, trompeur et vicieux (à l’image de la bien-aimée) et une seconde partie (antistrophe) où le madîh décrit un monde dont la perfection et l’harmonie sont instaurées par le laudataire.
    Cette idée à ensuite été nuancée par Julie Meisami, dans son ouvrage
    Structure and meaning in medieval Arabic and Persian poetry (Londres, 2003), où elle montre que les rapports entre strophe et antistrophe ne sont pas nécessairement d’opposition, et qu’ils peuvent d’anticipation, de reprise, d’echo, etc.

    Ces deux ouvrages sont très importants dans la réflexion sur la poésie arabe de ce dernières décennies et leur lecture est très recommandable à qui voudrait poursuivre la réflexion que vous avez ouverte en invitant Patrick Megarbané.

    Bravo en tout cas pour cette initiative et pour ce résumé très clair.

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