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Le Roman du Bicornu : Alexandre à Tombouctou

mai 3, 2013

9782330013394Quand René Caillié arrive à Tombouctou en 1828, il dit découvrir « une ville abandonnée ». Pourtant, à quelques pâtés de maisons de l’endroit où l’explorateur français consigne ses notes de voyage, un uléma met la dernière main à un ouvrage de philosophie consacré à « l’évaluation critique de la conception de la vie chez les matérialistes, les naturalistes et les physiciens, avec des considérations sur la nature transitoire du monde, l’existence ou la non-existence de l’esprit et la nature des sphères célestes. » Si l’observateur romantique a en effet manqué d’acuité, il est vrai également que cette ville légendaire de l’empire songhaï vit les derniers feux du rayonnement culturel qui avait été le sien. L’occupation française met un terme final à la production intellectuelle en langue arabe dans « la ville des 333 saints ». Les manuscrits sont dissimulés, emportés, perdus, protégés, et finalement oubliés. Il faudra attendre les années 1990 pour découvrir la masse de ces 100 000 manuscrits, les classer, les étudier. Entre-temps, on a fait de l’Afrique le continent de l’oralité, d’aucuns ont dit de l’analphabétisme. Voilà déjà de quoi désorienter le regard, mais ce n’est pas le sujet de cet article. Près de 200 ans après le passage de Caillié à Tombouctou, le linguiste George Bohas découvre parmi des manuscrits de jurisprudence musulmane un drôle de récit : l’histoire d’Alexandre le Grand, plus connu en arabe sous le nom de Dhu l-Qarneïn, le Bicornu. 

Le Roman d’Alexandre à Tombouctou : « un syncrétisme total ! »

Un syncrétisme total, c’est le propre mot de George Bohas, lorsqu’il présente sa traduction au Centre français du livre, en novembre dernier. De quelle culture ce roman est-il le produit ? Le texte est veiné de références coraniques ; ici des passages entiers du pseudo-Callisthène sont repris mot pour mot ; là, c’est un vers de Mutanabbî.

Dans ce roman, le Bicornu est d’abord un lettré. Envoyé par Dieu sur terre avec le statut de « roi envoyé », il sillonne une Asie merveilleuse, traversée par l’intuition d’une unicité divine, où des signes sont répandus (motif récurrent dans la littérature arabe classique au sujet de la Jâhiliyya, la période qui précède la révélation de l’islam). C’est un monde de villes légendaires, de monstres, de guerriers, de sorcières et de gyrovagues. Le Bicornu combat des créatures fabuleuses, convertit des peuples au Dieu unique, fonde des villes et des mosquées. Ce n’est pas Bucéphale qu’il chevauche, c’est Bouraq (le cheval de Muhammad, la nuit de son ascension). On n’y trouvera pas Olympia ou Ptolémée, mais Al-Qîda et Latiqoun.

Les notes des traducteurs en bas de page permettent au lecteur même non spécialiste d’avoir accès à ces éléments d’intertextualité qui sont pour beaucoup dans l’intérêt de cette traduction.

Le travail du traducteur

La langue arabe s’impose comme langue véhiculaire dans l’empire songhaï à partir du XVe siècle, comme le latin en Europe. La majorité des manuscrits de Tombouctou sont écrits en arabe. La langue du manuscrit permet de le dater du XVIIIe siècle, mais elle présente des difficultés considérables, si bien qu’il a fallu traduire d’abord le manuscrit vers l’arabe moderne avant de le passer en français. Le livre de Bohas comporte donc en appendice les deux textes arabes (ancien et moderne) en regards, après la traduction française. Voilà un échantillon du travail des traducteurs sur l’incipit. Attention : tableau à lire de droite à gauche !

Les gens émettent divers avis à son sujet. On raconte que c’était un roi d’origine yéménite qui a régné sur le monde entier. D’autres disent qu’il était d’origine grecque, d’autres disent que c’était un prophète ou encore un simple envoyé [de Dieu] sans être un prophète. Dieu lui aurait accordé cette grâce car il ne lui avait pas envoyé Gabriel entre La Mecque et Jérusalem. On raconte aussi que c’était un Toubaa, un des rois du Yémen. On dit aussi qu’il était un saint vertueux de Dieu et que Dieu l’aimait. C’était un jeune homme intelligent, confiant dans l’ordre de Dieu. C’était un lettré, versé dans la science de la Loi. Il était favorisé par le sort, disposait d’un esprit et d’un avis pertinent, d’un regard pénétrant, il croyait en l’unicité de Dieu, il connaissait les jours de Dieu et appliquait la Loi de Dieu.

بسم الله الرحمن الرحيم صلّى الله على سيّدنا محمد نبيّه، وآله وصـحبه، وسلم تسليـمًا. قال ابو عبد الملك : قصة ذي القرنين. واختلفوا فيه : قيل إنّه ملك مسلّط على أهل الدنيا، من أهل اليمن؛ وقيل إنّه من أهل الروم؛ وقيل إنّه نبيّ؛ وقيل إنّه مرسَل لا نبيّ، فأحظاه الله بذلك لأنّه لم يبعث إليه جبريل عليه السلام بين بلدين مكّة وبيت المقدس؛ وقيل إنّه تبّع من ملوك اليمن؛ وقيل إنّه وليّ الله الصالح أحبّه الله. وكان هو شابّـاً عاقلاً، وله اليقين في أمر الله تعالى. وكان هو كاتبًا فقيهًا، ذا حظّ حَسن، وعقل ورأي سديد، وصدق جميل. وكان مصدّقاً بتوحيد الله، وعالماً بأيام الله، وقائـمـًا بشريعة الله. ا

بسم الله الرحمن الرحيم صلى الله على سيدنا نبيه وءاله وصـحبه وسلم تسليما قال ابو عبد الملك قصة ذو القرنين واختلفوا فيه قيل انه ملك مسلط على اهل الدنيا من اهل اليمن وقيل انه من اهل الروم وقيل انه نبي وقيل من رسل من غير نبي فاحضا الله بذلك لانه لم يبعث اليه جبريل عليه السلام بين بلدين مكة وبيت المقدس وقيل انه تبع من ملك اليمن وقيل انه ولى الله الصالح احبه الله وكان هو شاب عاقل وله اليقين في امر الله تعلى وكان هو كاتبا فقيه ذو حظ حسن عقل وراى سديد وحدق جميل وكان مصدقا بتوحيد الله وعالما بايام الله وقايما بشريعة الله

Le Bicornu et le vieillard indifférent

Le Bicornu et le vieillard indifférent

Dans cet extrait de la traduction de Bohas, beaucoup voient la version arabe de la rencontre entre Alexandre et Diogène, qui apparaît d’ailleurs dans d’autres sources que le manuscrit de Tombouctou :

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Ensuite, le Bicornu aperçut un vieillard en train de travailler. Quand le Bicornu passa près de lui, il ne lui prêta aucune attention. Le Bicornu s’étonna d’un tel comportement et ordonna de le lui amener. Cet homme était croyant, et lorsqu’il fut en présence du Bicornu, il lui dit : « Que veux-tu de moi ? » Le Bicornu lui répondit : « Ô vieillard, l’armée qui m’accompagne est l’armée de Dieu, pourquoi ne me regardes-tu pas et ne regardes-tu pas mon équipage royal ? » Il lui répondit : « Tout ton or et tout ton équipage royal ne m’impressionnent pas. » Le Bicornu lui demanda alors : « Pourquoi ? » Le vieillard répondit : « Parce que je suis le fils du roi de mon peuple et il se trouve que mon père et un pauvre homme sont morts le même jour. On les a enterrés ensemble. Après des jours le tombeau s’est écroulé et on les a trouvés tous les deux, leurs corps et leurs linceuls avaient changé, leurs chairs s’étaient détachées et s’étaient mélangées, si bien qu’on ne pouvait plus les distinguer l’un de l’autre. C’est pour cela que ton équipage royal ne m’impressionne pas. Si Dieu t’a fait connaître un sort favorable tu seras heureux et sinon, tu regretteras. Réfléchis donc bien à ces deux options et choisis celle qui te procureras un sort opulent ou le meilleur des sorts. »

Malheureusement, le manuscrit de l’Histoire du Bicornu s’interrompt en pleine visite d’Alexandre à Qandafa (Candace). En attendant la découverte et la traduction de la partie manquante, ce roman constitue le symbole d’une circulation des savoirs en Afrique subsaharienne dont il nous reste beaucoup à apprendre, pour la plus grande joie des chercheurs !

Loïc Bertrand

Pour les curieux, les désoeuvrés et les amoureux de littérature comparée :

– Pseudo-Callisthène, Le Roman d’Alexandre, éd. Flammarion, coll. GF, 1994

– Georges BOHAS, Abderrahim SAGUER, Ahyaf SINNO, Le Roman d’Alexandre à Tombouctou. Histoire du Bicornu, éd. Actes Sud, 2012

– (Article téléchargeable) Damien LABADIE, Une biographie syriaque d’Alexandre le Grand, site academia.edu,  série « Byzance et l’Orient chrétien »

– trad. et not. Marina GAILLARD, Alexandre le Grand en Iran. Le Dârâb Nâmeh d’Abu Tâher Tarsusi, éd. de Boccard, 2005

– Jean-Michel DJIAN, Les Manuscrits de Tombouctou, éd. JC Lattès, 2012

– trad. KAZIMIRSKI, Le Coran, éd. Flammarion, coll. GF, 1970 (sourate XVIII versets 82-97)

– trad. CRAMPON, La Bible, Premier livre des Maccabées, chapitres 1 à 11

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