Skip to content

« A propos des garçons, des filles et du voile » de Yousry Nasrallah.

juin 8, 2013
Yousry Nasrallah

Yousry Nasrallah

En 1995, Yousry Nasrallah décide de suivre, avec sa caméra, Bassem Samra, professeur dans un lycée technique qui rêve de devenir acteur. Depuis, il est devenu un des acteurs les plus prisés du cinéma égyptien, avec des rôles dans L’Immeuble Yacoubian, Après la bataille et Les femmes du bus 678. Mais en 1995, Bassem a seulement 25 ans, et n’a interprété qu’un seul rôle mineur. Issu d’un milieu populaire cairote, il connaît toutes les frustrations de sa génération. Le pays tout entier est alors en mutation économique et sociale profonde. Après l’infitâh (ouverture économique libérale) sous Sadate, et la restructuration des années 1980, le regard d’un documentariste avait de quoi gêner un gouvernement enclin à exercer la censure à tout-va.

Par Evan Fisher

Tel est le prisme qui détermine le regard de Yousry Nasrallah. Ces transformations sont autant de facteurs qui influent sur les rapports hommes-femmes. Le sujet réel du film, c’est la frustration sexuelle, l’amour dans toutes ses acceptions, les contradictions si humaines des Cairotes, le voile et ses représentations disparates.

LES GARCONS : « Nous sommes voilés dans la tête » – Bassem Samra

Bassem Samra

Bassem Samra

Dès la première scène, la question du mariage se manifeste. Bassem se fait rappeler tout au long du film, par ses parents, par ses collègues plus âgés, par le barbier, que le mariage assure la stabilité, complète la religion et évite aux garçons de transgresser les normes sociales.

Bassem, pour sa part, accepte volontiers ces points de vues. Il y a cependant un problème : avant de pouvoir se marier, il faut une situation établie. Selon Bassem, il est aujourd’hui rare qu’un homme se marie avant l’âge de 30 ans. Et pour cause : la rareté de l’emploi, la nécessité d’émigrer pour constituer un pécule et monter un projet en Égypte et, enfin, un conservatisme social plus prononcé. A titre d’exemple, Bassem lui-même. En tant que professeur dans un lycée technique, il gagne en moyenne 85 livres égyptiennes par mois. Sachant qu’il paie 4 à 5 livres de transport par jour, son salaire ne lui permettrait jamais de s’installer. Ses amis viennent conforter cette vision des choses, avec la même frustration et la même vision de la vie comme étant composée d’un ensemble d’horizons bouchés.

Mais rien de tout cela ne peut empêcher les garçons et les filles de se fréquenter. Tous les amis et collègues de Bassem ont des histoires d’amours à raconter. Certains ont dû abandonner l’amour sous la pression de la famille. D’autres se sont vus écartés de la bien-aimée par les circonstances de la vie. Aucun n’a vu son histoire déboucher sur un mariage, qui rendrait licites ces rapports éphémères et furtifs.

Ceci est bien évidement lié en partie aux phénomènes sociaux évoqués ci-dessus, mais pas seulement. C’est aussi la vision que portent les garçons sur les filles disposées à « sortir ». Entendons par là : se balader dans un quartier voisin avec un garçon, aller au cinéma ensemble, se tenir la main, échanger quelques baisers en cachette sur la voie publique. Tous les garçons sollicités ont exprimé le plaisir qu’ils tiraient des ces relations fugitives. Et tous ont exprimé le mépris qu’ils ressentaient envers ces filles peu vertueuses, et l’impossibilité de se marier avec une telle femme, tout en reconnaissant que c’est une position intenable et contradictoire.

Quand Bassem dit qu’il faudrait, par souci de cohérence, soit arrêter de « sortir » avec des filles, soit revoir la vision que l’on porte sur elles, tous ses amis et collègues sont d’accord sur le principe. Mais Achraf et Abdou, ses amis les plus proches, rappellent que si les choses sont ainsi, ce n’est pas de leur fait : seuls, ils n’ont aucune réticence à se marier avec une fille qui « sort » ; c’est la famille, les voisins, le qu’en-dira-t-on, qui empêchent une telle éventualité.

LES FILLES ET LE VOILE : « Le voile parachève la féminité » – Sanaa

Au lycée technique de filles

Au lycée technique de filles

La pression qu’exercent la famille et le voisinage n’a pas pour seul objet les garçons. Cette pression concerne aussi les filles, mais d’une façon différente. Elles cherchent moins à trouver un travail rémunérateur, qui assurerait une situation, qu’à maintenir un équilibre délicat : entre coquetterie et savoir-vivre féminin d’un côté, et de l’autre, la peur de la rumeur qui ternirait à jamais leur réputation et qui repousserait à jamais leurs prétendants.

Dans ce jeu, le voile a toute sa place. Parmi toutes celles qui ont été interrogées sur les raisons du port du voile, toutes les réponses se rapportent de près ou de loin à ce souci. Il y a bien sûr le voile qui est imposé par un homme de la famille, mais cela semble loin d’être la norme. Il y a aussi le port du voile comme devoir religieux, mais nombreuses sont celles qui soutiennent que, plus qu’un devoir musulman, le port du voile correspond tout simplement au respect d’une tradition ancienne, qui s’accorde avec les goûts et les mœurs nilotiques.

C’est aussi une manière de se permettre de quitter la maison familiale, pour voir des amis ou travailler, en évitant les reproches du père et le qu’en-dira-t-on du voisinage. Beaucoup remettent en question la prétendue décence d’une  fille voilée. Mais il est sous-entendu dans le discours de plusieurs filles « pro-voile » que les non-voilées sont des débauchées. En revanche, toutes les filles voilées se lèvent contre le cliché, très répandu, qui veut que celles qui le portent soient moins élégantes, qu’il serait signe de pauvreté ou de fainéantise, qui placerait une visite chez la coiffure hors de leur portée. Sanaa, une collègue de Bassem, plutôt virulente à l’égard celles qui ne portent pas le voile, va jusqu’à affirmer que « le voile parachève la féminité ».

Un autre argument avancé pour le voile, serait qu’il repousse les avancées mal-venues dans la rue, de la part des hommes qui voient en lui une preuve de la décence de la fille. Le témoignage de Hanan, collègue elle aussi de Bassem, semble contredire ce point de vue. La première fois que nous la rencontrons dans le film, Hanan ne porte pas le voile. Elle déclare haut et fort que l’on peut être une fille vertueuse, que l’on peut trouver un mari, travailler, sortir et ne pas porter le voile.

Quelques mois plus tard, Hanan se décide à se voiler. Quand elle est interrogée sur ses motivations, elle cite la pression qu’elle subissait de la part de ses collègues femmes. En parlant de Sanaa, mentionnée plus haut, Hanan dit : « Elle veut persuader tout le monde, et se persuader elle-même, qu’une non-voilée est une garce. […] Mais, moi, je n’étais pas voilée, et j’étais respectable. » Elle affirme de plus qu’elle se fait embêter tout autant dans la rue, et que le voile n’a rien changé de ce côté là. Là encore, les comportements semblent contradictoires.

 L’ARCHITECTURE FILMIQUE : Bassem Samra comme objet et sujet

Dans un genre qui prétend bien souvent être la représentation fidèle du réel, la question de l’objectivité se pose pour le documentaire. A quel point la présence étrangère, incarnée par l’équipe de tournage, ou les rapports de force entre réalisateur et objet, trahissent la réalité ? Quelle objectivité dès lors que les artifices du cinéma, comme la prise de vue et le montage, mettent en scène la réalité et ainsi la dénaturent ? Comment le réalisateur peut-il assumer ces contraintes, rester sincère, et dépasser les « limites » du genre?

Yousry Nasrallah répond habilement à toutes ces questions. Dès la première scène, c’est lui, Yousry Nasrallah, la voix derrière la caméra, qui pose toute une série de questions aux femmes de la famille de Bassem. Dès lors, nous comprenons tout de suite qu’il a préféré dévoiler au public sa présence.

Bassem mène le débat

Bassem mène le débat

Ceci dit, pour Yousry Nasrallah, le jeune Bassem Samra n’est pas seulement objet. Bien souvent, la place de Bassem est celle de l’observateur, qui regarde, qui scrute, qui pose les questions et mène le débat. Par là, il accomplit le rôle du réalisateur. Il devient sujet, qui se présente et se représente, grâce à l’objectif d’une caméra dont la présence est voulue. En tant que comédien, il sait jouer sur cette présence, il sait donner l’air, et Yousry Nasrallah n’hésite pas à en profiter. Nombreuses sont les scènes où Bassem Samra anime un débat, narre le film en voix-off, s’occupe de la présentation des personnages, pose les questions que Nasrallah lui souffle à l’oreille.

Le tout dans une architecture cinématographique cyclique, qui d’un côté, suit le rythme diurnal de Bassem Samra : plusieurs fois, nous voyons commencer la journée de Bassem dans sa maison, le petit déjeuner en famille, son trajet jusqu’à son lieu de travail, puis les soirées entre amis et collègues, et, le lendemain, le tout reprend. Chacun de ces lieux sert de cadre à des discussions et débats autour des thèmes déjà évoqués. Chacun est investi des soucis et des frustrations de Bassem et de son entourage. Par cet artifice, Yousry Nasrallah nous fait comprendre que la question des rapports hommes-femmes n’est pas circonscrite à un lieu et un moment précis. Elle est diffuse, présente à chaque instant et en tout lieu, et palpable, ressentie partout, par tous et par toutes. Il nous montre qu’elle fait objet de débat, de réflexion et d’introspection.

D’un autre côté, le film suit un cycle plus large que le quotidien répétitif de Bassem Samra. Un cycle ponctué par les allers- retours entre le Caire, où se sont installés les parents de Bassem au début des années 1970, et le village, pépinière d’époux et épouses convenables. Dans cette optique, nous nous attendions tous à ce que ce soient les noces de Bassem ou de sa sœur, Hind qui closent la parenthèse. Or, ce sont les noces de Sanaa, fille voilée et résolue, mentionnée plus haut.

La séquence consacrée à son mariage est une des plus longues du film. Pendant plus de cinq minutes, nous assistons à la cérémonie, à la fête qui la suit, le trajet festif dans un bus qui traverse un paysage désertique, et enfin la musique et la danse de nouveau, à côté de la mer cette fois-ci.

A travers ces images, nous voyons dans toute leur splendeur, les contradictions inhérentes aux garçons, aux filles et au voile. Sanaa, que nous avons vu acharnée dans sa campagne contre les filles non-voilées, ne se voile pas pour le mariage. De nombreuses filles, voilées, se déhanchent de manière si aguicheuse, que l’on se demande si le voile ne cache que pour mieux montrer. La danse apparaît dans ce contexte être le propre de la féminité selon la vision présentée ci-dessus, et son essence même, avec le voile non plus comme objet qui dissimule le regard, mais qui le stimule et l’attire.

La multiplicité des points de vues, de manières d’appréhender le port du voile se comprend désormais mieux. Le voile, plus que toute autre chose, serait un symbole dans l’objectif de Yousry Nasrallah. Symbole de la féminité, de l’objet d’un désir frustré, de cet espace flou entre la « tradition » et la « modernité » rendue sienne.

Du côté de Bassem, le mariage semble encore loin. La frustration qui naît de cette attente est d’autant plus palpable qu’après le festivités du mariage, la vie reprend son cours. Dans une séquence qui rappelle une scène similaire, Bassem retourne au lycée. Les jours se succèdent, mais rien ne change. 

Accueil

Publicités
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :