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Rencontre avec Merzak Allouache

novembre 7, 2013

Cet été, nous avons rencontré le réalisateur algérien Merzak Allouache. L’occasion de revenir sur l’ensemble de sa carrière marquée par le succès, l’exil mais surtout la volonté tenace de saisir une Algérie, principale source d’inspiration de l’artiste.

gatlato

Affiche de Omar Gatlato el rejla, littéralement, « Omar, la virilité l’a tué »

Merzak Allouache vient de rentrer d’Algérie où il était en tournage pour son dernier film. Entre Alger et Paris, le réalisateur fait des allers-retours permanents. Bien qu’il ait dû quitter l’Algérie pour des raisons de sécurité au cours de la décennie noire des années 1990,  dès 2000, les conditions de sécurité lui permettent de retourner au pays. Il enchaîne alors  des films tournés principalement à Alger, sa ville d’origine. Malgré quelques longs métrages en France, c’est dans la capitale algérienne que sa carrière a commencé avec la sortie de Omar Gatlato en 1976. Merzak Allouache évoque sa première œuvre avec simplicité :« Je parlais de mes copains, des gens de mon quartier ». Véritable succès en Algérie et à l’étranger, le film du jeune réalisateur est adoubé par la critique comme le premier film indépendant décrivant sans fard la réalité de la jeunesse algérienne aux lendemains de l’indépendance. Dans les salles de cinéma, c’est l’effervescence. Le spécialiste du cinéma maghrébin, Roy Armes, rappelle dans son ouvrage Omar Gatlato de Merzak Allouache : un regard nouveau sur l’Algérie, les émeutes dans les salles de cinéma au lendemain de la suspension du film qui avait dû être retiré des salles en attendant son visa d’exploitation. Au-delà de cette réussite critique et commerciale, ce qui semble le plus toucher Allouache aujourd’hui, c’est la réception du public. « Ce qui a été très important, c’est l’impact du film en Algérie. Pas un impact parce que les gens allaient au cinéma mais parce que j’ai pu avoir beaucoup de discussions avec des jeunes, dans des cinémas partout en Algérie. Et des débats vraiment très intéressants, les salles étaient pleines et les gens parlaient », se souvient Merzak Allouache avant de reprendre, amer :  « Aujourd’hui, les films, même s’ils parlent de problèmes concernant les Algériens, ne rencontrent plus de public en Algérie. Je n’ai plus de public. Les cinéastes qui font des choses en Algérie n’ont plus de public. »

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Absence de public

Ici réside le paradoxe que vit le réalisateur partagé entre l’envie de plus en plus grande de tourner en Algérie davantage qu’en France et sa frustration de ne pas trouver de public dans son propre pays. Pour Merzak Allouache, cette absence dépasse les seules difficultés – criantes – d’infrastructures et de distribution. « Même quand il y a des salles, personne n’y va. (…) Un film sort et on s’en fout », déplore le cinéaste. Au détour d’une anecdote, celui-ci nous raconte comment il s’est dernièrement retrouvé entouré de couples venus chercher un peu d’intimité dans une salle de cinéma d’Alger, devenue comme beaucoup d’autres un lieu de rencontres.  Reste donc quelques cinéphiles issus des classes moyennes voire aisées. Mais Merzak Allouache ne se retrouve pas dans ces entre-soi où il avoue ne même pas comprendre les questions du public. « Je suis coupé… on a perdu le contact », reconnaît-il. Alors comment expliquer cette perte d’intérêt pour le septième art et ce dialogue qui s’est rompu ? Pour Allouache c’est cette « cassure » des années 1990 qui n’est pas seulement politique, mais aussi sociale et culturelle. Il décrit ainsi  « une véritable fracture dans le rapport culturel, dans le rapport entre l’artiste et le public (…). On s’est déshabitué à l’acte culturel ». Quand sort en Algérie son dernier film, Le repenti, qui traite à travers le parcours d’un jeune revenu du maquis de la question sensible de la concorde civile (*politique controversée mise en place par Bouteflika permettant aux terroristes de se « racheter » officiellement),  le débat que le cinéaste voulait susciter n’a pas lieu. Le film n’est d’ailleurs sorti en Algérie qu’à l’occasion de quelques avant-premières. Ce silence n’étonne pas le réalisateur qui, de surcroît, suspecte la presse algérienne de le boycotter depuis la sortie de son film Normal en 2012 qui a provoqué un tollé dans l’ensemble des médias algériens. Allouache ne comprend pas une telle réaction : « Sans doute est-ce lié à cette fameuse scène du baiser », avance-t-il prudemment.

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_Etat d’urgence

extrait Bab el Oued

Boualem, le héros de Bab el Oued City, tente d’arracher le haut-parleur dont les hurlements le mettent à bout.

Malgré sa frustration, Allouache continue de tourner en Algérie et se dit plus intéressé par ce qui s’y passe qu’en France. De Bab el Oued city au Repenti en passant par Normal ou Harragas, ses films ont en commun de capter un moment particulier de l’histoire, mouvementée, de l’Algérie de ces dernières années. « Je suis un peu le résultat de ce qui se passe dans une période précise », affirme-t-il. « Je ne peux pas raconter une histoire sans parler de là où ça se passe et de l’environnement. Or l’environnement est très politique ». Allouache est attentif aux changements, aux mutations en cours en Algérie. Pas forcément les grands bouleversements politiques mais ces transformations souterraines, infimes, qui touchent aux structures sociales, qui s’immiscent au sein des foyers, dans les relations humaines. En tournant Bab El Oued City, au début des années 1990, le réalisateur se retrouve en prise avec le début du terrorisme. A Alger, les conditions de tournage sont rigoureusement encadrées par les consignes de sécurité. Il faut filmer vite, se contenter d’une prise par séquence, en bref filmer dans l’urgence. « Il y avait donc cette adrénaline qu’on a en général quand on tourne un documentaire et pas une fiction », se souvient le cinéaste. Si Bab El Oued city paraît décalé entre le moment de l’écriture et les événements qui accompagnent sa sortie, le film qui parle d’un jeune de Bab El oued, ne supportant plus les appels à la prière agressifs d’un ancien « héros » des manifs du printemps 1988 et de sa bande qui a « fait » l’Afghanistan, décrit les tensions sociales et familiales, les changements de mentalité, le sentiment d’étouffement dans ce quartier de la Casbah, et constitue une sorte de préambule à la longue tragédie nationale des années 1990.

Récits du quotidien

Si les conditions de tournage ne sont plus celles des Années noires, Allouache continue de tourner avec cette même urgence et cette adrénaline. Après une coupure de sept ans avec l’Algérie, le réalisateur évoque son nouveau statut, le fait de « venir de l’extérieur » : « Quand je suis retourné là-bas, je me suis trouvé dans la situation du type qui a choisi de vivre ailleurs, qui ne connaît plus la réalité et qui vient nous filmer comme des insectes. Là j’ai quand même senti une réticence, un rejet. » Un statut qui contraste avec le rôle d’« ambassadeur » qu’il a en France, en tant que réalisateur algérien. A l’adrénaline, s’ajoute l’engagement lié selon lui à l’acte de tourner en Algérie. « Là où je mettrai ma caméra, je sais qu’on me posera des questions. Si je vous filme comme ça en Algérie, artificiellement, dans un café et que je cache ce qui est en train de se passer dehors, laLes Terrasses misère, les problèmes, pour moi ce n’est pas possible, j’ai un devoir d’engagement. Donc, chaque fois que je vais là-bas, je ne tourne pas comme je tourne ici. » Et puis la société algérienne constitue pour le réalisateur une source précieuse et intarissable d’inspiration. Bien qu’il ait surtout tourné des fictions, Allouache puise dans les faits divers (comme ce fut le cas pour Le repenti) et les récits du quotidien qui circulent autour de lui pour raconter ses histoires. « En Algérie on pourrait faire dix films absurdes par jour !», s’amuse-t-il avant de poursuivre : « Il y a une société de bazar qui s’est installée et elle est très riche en thèmes ». Lui qui aime tourner vite vient de tourner son dernier film en onze  jours. Intitulé Les terrasses (Es stouh), le film  qui était en compétition à  la Mostra de Venise, raconte cinq histoires ayant pour décor naturel ces terrasses qui surplombent les hauteurs d’Alger.  Évoquant les conditions de tournage, cet observateur infatigable qu’est Allouache nous raconte non sans satisfaction : « En plus, on n’était emmerdé ni par les flics ni par les embouteillages ! »
 
Des paysages enneigés de l’Ouest algérien magnifiquement filmés dans Le repenti, aux terrasses comme lieux de vie où se concentrent les tensions et contradictions d’une société, Merzak Allouache se renouvelle une fois de plus avec ce regard sans complaisance, passionné et toujours en mouvement qui le caractérise.Vivement la sortie du film !
 
Iza Zmirli
 
Entretien réalisé par Evan Fisher et Iza Zmirli
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